• ill. 1. Charles-François Hutin, Villageoise saxonne dans une cuisine, 1756. Huile sur toile, 83 x 55 cm. Madrid, musée du Prado.

    ill. 2. Noël Hallé, L’Hiver représenté par un vieillard qui se réchauffe, Salon de 1747. Huile sur toile, 60 x 48 cm. Dijon, musée des Beaux-Arts.

Notre connaissance de Charles-François Hutin n’a guère évolué depuis la notice que lui a consacrée Marie-Christine Sahut en 1984, laquelle résumait les deux articles de Harald Marx faisant le point sur l’artiste1. Il est vrai que ce dernier ne se laisse pas aisément appréhender : il est plus difficile de suivre le parcours d’un artiste exilé dans un royaume lointain et ayant laissé peu de traces dans son pays. Par ailleurs, Hutin déroute par sa propension à changer de carrière. Car ce fils d’un graveur se forme d’abord à la peinture, auprès de François Lemoyne, et obtient un second prix de Rome en 1735. Envoyé comme pensionnaire à Rome deux ans plus tard il se reconvertit dans la sculpture : « Le sr Hutin, qui a obtenu la pension sur un prix de peinture n’a fait que peu de progrès dans cet art depuis qu’il est à Rome ; après avoir examiné qu’il n’aimait point ce talent et qu’il avait pour la sculpture un goût déterminé et une grande disposition, je n’ai pu lui refuser la permission de s’y appliquer », s’excuse Jean-François de Troy, directeur de l’Académie de France à Rome, auprès du directeur des Bâtiments Orry2. Formé à cet art par Michel-Ange Slodtz jusqu’à son retour à Paris, en 1743, c’est en sculpteur qu’il est agréé (1744), puis reçu à l’Académie (1747), sur la présentation du Nocher Caron (Paris, musée du Louvre). L’année suivante, il quitte Paris pour se mettre au service d’Auguste III de Pologne, en compagnie de son frère Pierre et sans doute avec le parrainage de son oncle Louis de Silvestre, au moment où ce dernier quitte ses fonctions de Premier peintre du roi. Les deux frères y font d’abord oeuvre de graveurs, mais Charles-François redevient aussi peintre pour les besoins de la cour de Saxe, au service de laquelle il passe le restant de sa vie. Il deviendra directeur de l’Académie des arts de Dresde en 1764.

S’il a réalisé des tableaux pour les églises et palais de Dresde, les dommages subis par ses oeuvres au fil des siècles rendent le peintre d’histoire difficile à évaluer. Hutin est aujourd’hui plus connu pour ses tableaux de genre représentant des figures du peuple saxon isolées dans des intérieurs rustiques. Unique par ses dimensions dans le corpus connu de l’artiste, et jusqu’à présent inédit, Un paysan saxon est, en quelque sorte, l’oeuvre étalon qui permet de mieux apprécier son talent. Par sa composition, son dépouillement, le rejet de toute affectation, elle pourrait passer pour le pendant de la Villageoise saxonne dans une cuisine du musée du Prado (ill. 1), si ce n’était ses proportions de grandeur naturelle. L’idée de projeter au format d’un portrait d’apparat l’humble personne d’un paysan témoigne des ressources créatives de l’artiste et le démarque de contemporains tels que Lépicié ou Noël Hallé, dont il partage le répertoire – notre vieillard n’est pas sans rappeler celui présenté par le second au Salon de 1747, en petit, mais pareillement mal chaussé3 (ill. 2).

La figure corpulente et solidement campée remplit l’espace et interpelle le spectateur de sa forte présence, avec d’autant plus d’autorité que son expression grave et absorbée suscite une émotion du même ordre. La touche grasse trousse ses pauvres atours avec facilité, mais sans complaisance – la pittoresque toque bordée de fourrure, qui dans des tableaux de chevalet est le prétexte d’un morceau de virtuosité, n’est pas faite ici pour flatter l’oeil et reste d’une importance secondaire. La date de 1757 inscrite sur le cartouche du cadre autorise à subodorer qu’il faisait partie de l’envoi du peintre au Salon de 1759, lequel n’était pas détaillé dans le livret4.

Les comptes rendus du Salon ne s’intéressant alors qu’aux productions des académiciens de premier rang – Greuze et Chardin sont les seuls peintres de genre commentés –, celles de Hutin furent passées sous silence. Mais le peintre n’en a sans doute pas moins obtenu un succès commercial, puisque Un paysan saxon trouva acquéreur en France. Il figura en 1794 dans la vente de la collection d’Alexandre-Louis Hersant-Destouches, ancien secrétaire général des Fermes, naguère promu premier commis des Finances par l’abbé Terray. En 1776, un libelle qualifiait Destouches d’ « âme damnée » du ministre, « inventeur des nouvelles formules pour varier les impôts et les porter à leur comble5 ». Son auteur aura été comblé de voir la Révolution se charger de châtier le financier en le contraignant à vendre sa collection : « les regrets du propriétaire, doivent croître en voyant que des intérêts de famille et de fortune, le forcent à diviser et disséminer une réunion qui lui a dicté autant de soins que de temps et de recherches6 ». (M.K.)

 

 

 

1. Dans Marie-Christine Sahut et Nathalie Volle (dir.), Diderot et l’art de Boucher à David. Les Salons : 1759-1781, cat. exp. Paris, Hôtel de la Monnaie, 1984- 1985, éd. Paris, Rmn, 1984,
p. 277-278 ; Harald Marx, « Hutin, Charles », dans Neue Deutsche Biographie, 10, 1974, p. 95-96 ; Harald Marx, « Zu fünf dekorativen Gemälden von Charles Hutin », Sächsisches Heimatblatt, XXIII, 4, 1977, p. 147-151.
2. A. de Montaiglon et J. J. Guiffrey (éd.), Correspondance des directeurs de l’Académie de France à Rome, IX : 1733-1741, p. 382.
3. N. Wilk-Brocard, Une dynastie. Les Hallé, Paris, Arthena, 1995, p. 368, n° N23, voir aussi Le Pauvre dans son réduit, p. 369, n° N26.
4. J. J. Guiffrey, Collection des Livrets des anciennes expositions depuis 1673 jusqu’en 1800, III, p. 34 : « 164. Plusieurs tableaux sous le même numéro ».
5. [Jean-Baptiste Louis Coquereau], Mémoires de l’abbé Terrai, contrôleur général des Finances, Londres, 1776, p. 217.
6. Joseph-Alexandre Lebrun et Philippe-François Julliot, Catalogue d’une collection très-précieuse de tableaux […] composant le cabinet du citoyen Destouches, Paris, 1794, p. 6.

 

 

 

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