Les dessins réalisés par Zoran Music dans le camp de Dachau, où il fut enfermé pendant quelques mois de l’automne 1944 à avril 1945, sont l’un des témoignages les plus intenses et les plus bouleversants des horreurs et exactions concentrationnaires. Contraint, dans l’exercice de son crayon, par les conditions précaires et rudimentaires, Music a mis au point un procédé rigoureux d’enregistrement graphique des massacres de masse auxquels il a assisté et auxquels il a eu la chance de réchapper. Les visions des entassements de corps squelettiques ou des cadavres désarticulés ont eu des retentissements durables et profonds dans son esprit et ont largement déterminé sa perception et son rapport au monde pendant toute la seconde moitié du XXe siècle. La précision et l’exactitude des représentations produisent des effets de réel saisissants, en partie redevables à l’art de Goya découvert à Madrid en 1935, des effets qui permettent aux souvenirs de ne pas se désagréger et, au contraire, de garder en mémoire ces atrocités à la limite de l’énonçable.

Zoran Music est un artiste marqué par la culture de la Mitteleuropa. Cette construction intellectuelle, forgée autour du pouvoir austro-hongrois d’avant la Première Guerre mondiale, théorisée, analysée et explicitée par l’essayiste et romancier Claudio Magris, a été un creuset littéraire et artistique exceptionnel. Selon l’auteur du célèbre Danube, cette région « a été, au-delà de la différence des nationalités et des langues, le magnifique et mélancolique laboratoire du malaise de la civilisation ». Fortement marqué par le plurilinguisme, né en 1909 à quelques kilomètres de Trieste, puis formé aux Beaux-Arts de Zagreb, l’artiste slovène restera très attaché à la région de Venise tout en effectuant de longs séjours parisiens pour se tenir proche du milieu artistique européen le plus dynamique dans les années 1950. Entre 1956 et 1958, Music côtoie des artistes de l’école de Paris happés par la vague non figurative en vogue à cette période et qui devient une sorte de passage imposé aux artistes émergents. Il participe à de nombreuses expositions personnelles ou de groupes (souvent en galerie) ainsi qu’à plusieurs expositions internationales telles que la première Documenta de Kassel (1955) ou le Salon des Réalités nouvelles (1958) qui rassemble les multiples tendances de la peinture abstraite. Durant un séjour en Dalmatie en 1956, au contact de paysages spectaculaires aux propriétés géologiques et végétales singulières, Zoran Music amorce un travail moins attaché au motif, plus allusif, davantage animé par des enjeux plastiques…

Après avoir entamé, tout au début des années 1970, la série Nous ne sommes pas les derniers, dans laquelle il revient sur son expérience des camps de concentration, Music réinvestit le genre du paysage à partir de 1974 et réalise de nombreux dessins, peintures et estampes en s’inspirant des sommets découpés des Dolomites, dont notre oeuvre est l’un des premiers exemples. Il décrit le rôle crucial du contact avec la nature comme repoussoir, au moins pour un temps, des images du passé : « J’ai besoin de cette solitude, du silence. J’ai besoin de rester immobile dans cette nature, dans cet horizon immense. J’ai besoin de rester ainsi, et de me sentir un tout unique avec ce paysage1. » Le travail réalisé sur le motif le place dans « un état de bien-être qui frôle parfois l’euphorie ». En mêlant les techniques, principalement l’encre et le lavis, Zoran Music relève les contrastes des masses rocheuses accidentées qui émergent d’une épaisse nappe de brouillard. Il observe son motif en prenant de la distance et en propose une impression générale retenant les particularités essentielles de la topographie et de l’imbrication des matériaux naturels, tandis qu’à partir de 1976 il se rapproche des pierres, des végétaux, et détaille la diversité infinie de leurs morphologies et de leurs textures…(G.P.)

 

 

1. Jean Clair (dir.), Zoran Music, Galeries nationales du Grand Palais, Paris, 1995, p. 238.

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