Fils du célèbre portraitiste François de Troy, Jean-François est devenu à son tour un peintre de tout premier plan dans la première moitié du XVIIIe siècle. Le jeune homme s’est pourtant, d’abord montré peu assidu dans les études, et c’est pour leur donner une impulsion décisive que son père finance son séjour en Italie. Jean-François y réside de 1699 à 1706, voyageant tant à Rome qu’à Florence, Pise, Parme et Venise. Reçu à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1708, il bénéficie dès lors de nombreuses commandes publiques, pour des églises, pour l’Hôtel de Ville de Paris, pour les châteaux de Versailles et de Fontainebleau, pour la Manufacture des Gobelins. Il se montre à l’aise aussi bien dans les sujets historiques que dans les scènes de genre. Nommé directeur de l’Académie de France à Rome en 1738, il y meurt auréolé d’une renommée égale à celle de Boucher.


De Troy a mis en scène le personnage de Psyché à plusieurs reprises au cours de sa carrière. Drame d’alcôve à l’opulence vénitienne, sa première œuvre sur ce thème, datée de 1716, a fait une réapparition remarquée sur le marché de l’art en 2010 (ill. 1). En 1735, De Troy consacre à la fable un cycle de quatre tableaux, aujourd’hui perdu – avec des figures de grandeur naturelle –, destiné au duc de Lorraine, et incluant Psyché découvrant l’Amour ou Psyché indiscrète(1). Dans la deuxième édition de son Voyage pittoresque des environs de Paris, Dezallier d’Argenville mentionne dans le château de la Grange du Milieu, alors propriété du maréchal de Saxe : «Quatre tableaux ovales dont deux représentant Vénus à sa toilette et Psyché qui réveille l’Amour endormi, […] peints par de Troy le Fils(2). » Les travaux d’aménagement de ce décor avaient été confiés à Gilles Marie Oppenord par le propriétaire précédent du château, Pierre Nicolas Gaudion, garde du trésor royal. Du décor de ce salon, il ne subsiste aujourd’hui que la porte, les soubassements et les corniches. Christophe Leribault signale l’existence d’une toile représentant Psyché et l’Amour(3) dont les dimensions correspondent exactement à la nôtre. En effet, le catalogue de la vente du baron Saint-Julien, le 21 juin 1784, mentionne pour le lot 66 : « De Troy. Deux Tableaux faisant pendans : l’un représente Psiché & l’Amour ; & l’autre Diane & Endymion. Ils sont d’un très beau ton de couleur, d’un dessin & d’une composition agréables. » Il s’agit très probablement de notre toile, dont Christophe Leribault a confirmé l’authenticité, et non de l’exemplaire similaire, mais de moindres dimensions, récemment passé en vente publique(4).


La scène est empruntée à la fable d’Apulée racontant l’union d’une jeune femme d’une grande beauté avec l’Amour, fils d’Aphrodite. Le jeune dieu s’étant épris d’elle en se blessant avec une de ses flèches la fit enlever par Zéphyr et déposer près de son palais, étincelant d’or, d’argent et de pierres précieuses. Il vint la visiter chaque nuit dans sa chambre, lui fit la cour dans l’obscurité sans jamais révéler son identité et en lui faisait promettre de ne jamais tenter de la découvrir. Les deux soeurs de Psyché persuadant cette dernière, par jalousie, que son amant était un monstre, elle voulut s’en rendre compte par elle-même et se glissa dans sa chambre pour l’observer dans son sommeil à la lueur d’une lampe à huile, rompant ainsi sa promesse. Elle s’en repentit lorsqu’une goutte d’huile tomba sur l’épaule d’Éros et déclencha sa colère. Elle dut racheter sa trahison par de nombreuses épreuves. Notre composition dérive du tableau de 1716 mais s’attache à l’épisode qui précède le drame ; elle reprend le même dispositif scénique en le simplifiant et en recadrant la vue sur le groupe, de manière à accroître l’intimité de la scène et à favoriser sa contemplation – le voyeurisme de Psyché révélant la fonction spéculaire de l’image.


Les peintres ont souvent exploité les ressources érotiques de cette histoire, l’éclairage nocturne leur donnant l’occasion de magnifier les carnations. De Troy a particulièrement excellé dans ces effets pittoresques, ménagés non seulement dans ses différentes versions de l’épisode, mais aussi dans Danaé (ill. 2) ou dans le registre religieux (La Libération de saint Pierre, Sotheby’s, 6 décembre 2012). L’harmonie entre les corps et leur environnement précieux de drapés rouge grenat, brun doré et bleu sombre fournit au corps un écrin et rappelle combien l’artiste a su tirer parti des leçons de la peinture vénitienne assimilées dans sa jeunesse.


(M.K.)



1. Christophe Leribault, 2002, p. 237 à 240, p. 345.


2. Ibid., p. 405 et p. 406, p. 420.


3. Ibid., p. 391, p. 419.


4. 64,5 x 81,3 cm. Sotheby’s, New York, 27 janvier 2011, lot 343.




ill. 1. Jean-François de Troy, Psyché et l’Amour, 1716. Huile sur toile, 66,5 x 82 cm. Vente à Saint-Germain-en-Laye, Alain Schmitz-Frédéric Laurent, 28 novembre 2010.



ill. 2. Danaé. Huile sur toile, 81 x 100 cm. Artcurial, 14 décembre 2009.

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