Né en 1935, peintre et écrivain, Jean-Claude Silbermann rejoint le groupe surréaliste en 1956, alors qu’il expérimentait l’écriture automatique. Il en sera un animateur important jusqu’à sa dissolution en 1969 en participant aux expositions et aux discussions quotidiennes au café. À partir de 1962, Silbermann commence à peindre des « enseignes sournoises », des silhouettes découpées, observées sur les porteurs de menu devant les restaurants: une solution radicale pour se libérer d’une question picturale cruciale, celle du rapport entre les figures et les fonds. Ce principe permet à l’artiste de faire léviter les figures et les objets peints dans les salles d’exposition, de les émanciper de l’orthogonalité rigide du mur, et de les projeter ainsi dans « l’espace indéfini de l’imaginaire1 ». En 1964, André Breton écrit un article sur le travail de Jean-Claude Silbermann, qu’il introduit dans la section « Autres afflux et approches » de la nouvelle édition du Surréalisme et la Peinture (avec les reproductions de deux enseignes), et où il revient sur des éléments fondamentaux de l’histoire du mouvement : « L’ambition de “transformer le monde” et celle de “changer la vie”, le surréalisme les a unifiées une fois pour toutes, s’en est fait un seul impératif indivisible2. » Bien qu’issu de la génération suivante, il faisait également partie d’un groupe d’artistes (Degottex, Duvillier, Jaouen) qui se réunissait à Argenton, dans le Finistère, autour du critique d’art Charles Estienne. Le Portrait involontaire de Guillaume Apollinaire a d’ailleurs été exposé dans l’hommage rendu au critique à Brest en 2011.

Dans plusieurs textes, ou à l’occasion de conférences, Silbermann a mis en évidence l’importance du rêve et de l’inconscient dans la production artistique du mouvement surréaliste, deux composantes également essentielles pour aborder ses propres oeuvres. Cette réflexion expérimentale, qui passe par la production d’objets, tant plastiques que littéraires, trouve également des prolongements dans l’illustration de textes de Robert Desnos, de Lautréamont ou de Lewis Carroll. Le musée des Beaux-Arts de Brest et le Mamco de Genève lui ont consacré d’importantes expositions à caractère rétrospectif en 2007 (Un homard dans le faux pas et Le Pointillé clandestin), puis le musée de Genève a récemment acquis une oeuvre monumentale, Babil-Babylone, une installation ouverte, en évolution depuis 1968, qui ne sera définitivement achevée qu’à la mort de l’artiste. Il retient cette oeuvre comme le pivot essentiel de son parcours et comme une sorte de matrice où l’ensemble de ses préoccupations sont rassemblées. Il y explore le rapport entre art et poésie, aborde la diversité des langages, interroge l’érotisme du babillage, puis dédie l’ensemble work in progress à la question cruciale du désir en convoquant, par exemple, la mécanique du sexe en mouvement dans Le Surmâle d’Alfred Jarry.

Le Portrait involontaire de Guillaume Apollinaire est une oeuvre historique de Jean-Claude Silbermann, datée de la période où l’artiste est actif au sein du groupe surréaliste, et de l’année précise de sa première exposition d’« enseignes sournoises » à la galerie Mona Lisa (Paris) dont la plaquette est préfacée par André Breton et José Pierre, ce dernier ayant été le premier propriétaire du tableau. Son titre fait sans doute allusion, ironiquement, au Portrait prémonitoire de Guillaume Apollinaire peint par Giorgio De Chirico un demi-siècle plus tôt en 1914. Silbermann compose sa peinture à la manière des silhouettes découpées qu’il faisait léviter dans l’espace de la galerie : la figure centrale semble flotter dans un paysage indéfini et onirique, elle est composée par assemblages de formes hétéroclites, comme un collage automatique peint qui finit, involontairement, par ressembler à l’auteur des Calligrammes. Cette peinture représente parfaitement l’univers onirique de Silbermann, multipliant les petits détails très touchants et une imagerie grinçante, faussement naïve au premier abord. (G.P.)

 

 

 

 

 

1. Cf. texte sur l’artiste publié sur le site du Mamco de Genève : http://archives.mamco.ch/artistes_fichiers/S/silbermann.html (consulté le 22 septembre 2017).
2. André Breton, « Silbermann, À ce prix » (1964), Le Surréalisme et la Peinture, Paris, Gallimard, 1965.

 

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