« Peintre de genre et de bas-reliefs » : c’est ainsi qu’est identifié François Eisen dans l’Almanach des artistes édité à Paris en 1776. Si la carrière de ce peintre né à Bruxelles vers 1695 est bien identifiée, peu d’œuvres lui sont aujourd’hui attribuées. Eisen fut apprenti à Valenciennes et reçut le titre de maître en 1716. Il épousa la même année Marguerite Gainse dont il eut sept enfants parmi lesquels Charles Dominique, futur peintre et illustrateur de renom – le « bijoutier de la vignette » selon les frères Goncourt (1). François Eisen eut dans son atelier une dizaine d’apprentis. Il travailla pour les maisons religieuses de Valenciennes et pour l’abbaye de Vicoigne (huit tableaux pour le réfectoire en 1729). On a également de lui quelques scènes de la vie civile. Eisen était connu pour avoir gravé à l’eau-forte plusieurs pièces d’après Rubens. Vers 1732, l’artiste se fixa à Bruxelles où il connut le succès, tout en s’occupant de l’éducation artistique de son fils Charles qu’il rejoignit ensuite à Paris en 1745. En le formant à la manière naturaliste flamande, l’astreignant à un dessin exact et resserré, le père exigeait du fils qu’il pût rendre le soyeux d’un tissu ou le pelage d’un animal. Il le conduisit dans les musées, où il lui apprit à copier de mémoire les tableaux de maîtres, une fois rentré au logis.

Membre de l’académie Saint-Luc et de l’académie de Rouen, François peignit de nombreux tableaux « dans le petit genre flamand » dont plusieurs furent gravés : œuvres de badinages, de polissonneries, des scènes de genre emplies d’un bestiaire fait de perroquets, de chats et de chiens. Ces œuvres rencontrèrent un certain succès. Gabriel Hécart – qui fit sa connaissance en 1770 – évoque l’énergie du peintre à la fin de sa vie : « il était encore d’une vivacité pétulante et ne se servait pas de lunettes… Ses organes s’étant affaiblis à l’âge de quatre-vingt-dix ans, il fut reçu avec sa femme aux Incurables et ils moururent dans cet hospice (2). »

 

On connaît de François Eisen quelques rares compositions conservées au musée de Valenciennes, une Escarpolette au musée du monastère de Brou à Bourg-en-Bresse, et deux toiles peintes en camaïeu à l’imitation d’un bas-relief antique (Amours jouant avec des fleurs et Le Dieu Pan et les amours) conservées au musée des Beaux-Arts de Dijon. Aucune de ces œuvres n’est datée avec précision. Le caractère rembranesque de L’Astrologue (musée des Beaux-Arts de Valenciennes) inscrit le peintre dans la pure tradition hollandaise. On reconnaît d’ailleurs à Eisen un style proche de Gérard Dou, qui fut élève de Rembrandt.

 

À Valenciennes se trouvent également deux portraits de vieillards, peints à l’huile sur carton. Ces deux œuvres, de petites dimensions (15 x 13 cm), montrent l’intérêt du peintre pour ce genre, bien qu’aucune étude ne fasse état de sa production dans ce domaine. Aujourd’hui, deux portraits sont à ajouter au corpus de François Eisen. Il s’agit du portrait de Gilles Demarteau, graveur liégeois né en 1722 et mort à Paris en 1776 et de celui de sa femme. Le modèle masculin est identifié par le cuivre d’une gravure célèbre reproduisant un autoportrait de Carle Van Loo (repr. ci-contre) qu’il présente en cours d’exécution. Veuf en premières noces de Catherine-Barbe Matthieu, il est probablement accompagné, dans le portrait en pendant, de sa seconde épouse, Marie-Jeanne Darremond, qui n’allait pas plus lui survivre que la première, puisqu’elle mourut en 1764 (3). La date de 1761 inscrite sur ce dernier portrait permet de mieux dater le Portrait gravé de Carle Van Loo que les catalogues situant jusqu’à présent à une date indéterminée entre 1760 et 1776.

 

 

Notre paire présente deux figures dans un intérieur, chacune montrant au spectateur un visage « social » de sa personne. Le graveur dans son atelier et une dame de qualité dans son cabinet. Le dispositif utilisé provient d’une tradition héritée du XVIIe siècle hollandais : le portrait accoudé à un parapet ou à une fenêtre, permettant de disposer des accessoires sur le rebord. Cette mise à distance de la figure renforce son appartenance à un espace intime. Coiffé d’une toque de fourrure, un foulard enroulé autour du cou et subtilement glissé dans une boutonnière de sa veste, l’artiste présente fièrement son appareil de travail. Le parti pris de ce portrait n’est pas de décrire les outils du graveur de façon didactique, ni de figurer un buriniste à l’œuvre, comme pourrait le laisser supposer le cuivre qu’il tient à la main, car on ne travaille jamais avec trois outils à la fois. Ni analytique ni réaliste, ce tableau présente un portrait de condition enrichi des attributs professionnels du modèle. Le marteau tenu dans la main droite sert à planer le cuivre localement pour corriger les tailles indésirables – mais nulle présence de l’enclume d’orfèvre, sa contrepartie indispensable. L’élément de bois emmanché est le socle d’une pierre à affûter encastrée sur sa face supérieure. Le pot qui l’avoisine contient une grande variété d’outils utilisés pour la taille-douce comme pour la taille d’épargne. À l’avant du pot est posé un burin emmanché. Au bord de la plaque et de la main gauche, on trouve deux autres outils : une pointe emmanchée en métal et un ébarboir-brunissoir. Enfin la main gauche tient un outil en forme de faucille, qui sort entre le majeur et l’annulaire du graveur : il sert à creuser de profonds sillons. L’autre outil tenu dans la main est une pointe de métal. Il s’agit là d’une véritable démonstration de savoir-faire technique.

 

Marie-Jeanne Demarteau se distingue par la coquetterie de galons et de rubans bleu turquoise qui ornent sa robe, et jusqu’au bout de la canne qu’elle a déposée sur le rebord à l’avant-plan, seul élément à recevoir la lumière autant que sa figure. Le ruban maintient également la coiffe blanche très simple et le collier de perles translucides. Pour renforcer l’harmonie, le rose des joues et des lèvres répond à celui, plus sombre et néanmoins élégant, des roses piquées au bustier. D’un geste délicat, elle entrouvre une boîte d’où l’on aperçoit le museau et les yeux brillants d’un mustélidé, probablement un furet. À l’instar de l’hermine, le furet est un animal de compagnie assez répandu jusqu’à l’époque romantique. L’animal pointe le bout de son museau vers le spectateur, intrigante curiosité dont la présence – plus encore que celle des rubans, des perles, de la canne ou des roses – indique une certaine préciosité. (P.R.)

 

 

 

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1. Edmond et Jules de Goncourt, « Eisen », Gazette des Beaux-Arts, Courrier européen de l’art et de la curiosité, 1869, Paris, p. 65-83.

 

2. Gabriel Hécart, Biographie valenciennoise, recueil de notices extraites de la Feuille de Valenciennes, de 1821 à 1826, Valenciennes, imprimerie de J. B. Henry, 1826. Hécart fait ici une erreur : Eisen n’a pas atteint l’âge de quatre-vingt-dix ans.

 

3. Eugène Rouvy, L’Amateur d’estampes, Paris, 1923, vol. 2 à 5, p. 76.

 

 

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