Entre 1948 et 1951, un mouvement transnational essentiel à la compréhension de l’art de la deuxième moitié du XXe siècle s’est épanoui sur des fondations à la fois philosophiques, politiques, poétiques et picturales : CoBrA. Ce nom dénote une appartenance et une emprise géographiques, Copenhague, Bruxelles et Amsterdam, mais cet acronyme évoque également le serpent totem du groupe que l’on retrouve dans la têtière zoomorphe de la revue éponyme. Le cobra attaque, mord, se défend face à l’agression. Comme les artistes belges, néerlandais et danois qui se sont rassemblés pour réagir à une situation historique particulière, l’oppression nazie toute récente, puis pour lutter contre la faillite des humanismes et sortir des misères de la guerre. CoBrA, pour échapper à un énième mouvement en « isme », rimant désormais avec conservatisme et académisme. Karel Appel y voit « un grand serpent dangereux, [qui] exprime une nouvelle vision de l’art dangereux pour ce qui existe ».

Parmi le bestiaire CoBrA, le Corneille est un nom d’oiseau prédestiné à l’oeuvre, tiré du second prénom de l’artiste qui établit l’analogie entre le peintre et l’oiseau dans le Bestiaire Cobra de Françoise Armengaud: « Je me suis beaucoup penché sur la vie des oiseaux. Je porte un nom d’oiseau et mon oeil est un peu un oeil d’oiseau. De même que l’oiseau possède un oeil de peintre. L’oiseau a en effet dans sa rétine un très singulier appareil de vérification des couleurs ; grâce à d’infimes mouvements de la tête ou de l’oeil, il regarde les objets et les choses à travers des boules de teintes différentes1. » L’oiseau est un sujet de prédilection dans les années 1950. Mais quand il n’est pas convoqué littéralement, il est suggéré dans des travaux sur le paysage ou remémorant le jardin de son enfance, « lieu du bonheur par excellence, où s’ébattent enfants et animaux2 ». Et lorsqu’elle est un lieu de bien-être et de plaisir, la ville aussi se métamorphose en jardin.

Né à Liège de parents hollandais, Corneille suit les cours de dessin de l’Académie des beaux-arts d’Amsterdam. Il y rencontre Karel Appel. Il refuse la méthode académique de copie d’après les maîtres anciens et s’échappe en Hongrie où il découvre les peintres expressionnistes allemands et le surréalisme français. Fondateur du Groupe expérimental hollandais et de Cobra, il assiste en 1948 à l’exposition Høst organisée par Asger Jorn à Copenhague. Corneille rend compte de ce voyage et de ses premiers contacts avec la peinture danoise dans un article de la revue Reflex. Il participe jusqu’en 1951 à l’intégralité des expositions Cobra, publie dans la revue du groupe plusieurs de ses peintures et des poèmes en français, puis contribue à des oeuvres collectives, dont le décor de la maison d’Erik Nyholm près de Silkeborg avec Appel et Constant. Corneille illustre le poème de Dotremont, Les Jambages, puis réalise seize dessins pour le livre Promenade au pays des pommes.

Après avoir beaucoup travaillé, pendant les années historiques Cobra, sur la spontanéité du dessin d’enfant, dans les années 1950 il réalise des oeuvres plus abstraites inspirées de l’observation de la terre d’Afrique, où il a voyagé à plusieurs reprises. Pierres, rochers et terre est un excellent témoignage de ses recherches sur les strates géologiques, de ses études sur la composition des sols, et de son intérêt pour les trames naturelles des territoires: Christian Dotremont le comparera plus tard à un « géologue ailé ». L’année de la réalisation de la très matériologique Pierres, rochers et terre (1955), marquée par un canevas arachnéen et des cellules embryonnaires, l’écrivain belge d’expression néerlandaise Hugo Claus écrit des poèmes en lien avec des dessins de Corneille publiés sous le titre évocateur de Paal en Perk (Poteau et limite). (G.P.)

 

 

 

1. Françoise Armengaud, Bestiaire Cobra. Une zooanthropologie picturale, Paris, La Différence, 1992, p. 164.
2. Idem, p. 172.

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