Léon Spilliaert fréquenta le milieu symboliste belge dans ses jeunes années, et fut ami avec Maeterlinck. Fortement influencé par les peintres Edvard Munch et Fernand Khnopff, il le sera également par les écrivains, tel Lautréamont, ou Friedrich Nietzsche. Il fut également proche de James Ensor. Ses toiles se caractérisent par une évidente mélancolie à travers la représentation de larges espaces vides (plages et étendues maritimes), ou d'autoportraits rendus ténébreux par les ombres d’un éclairage en clair-obscur. Il partage avec les symbolistes le goût des couleurs très sombres, noires, bleues, grises. Le noir suggère le poids sans recourir au modelé, il est au service de la nuit. Né à Ostende, il parcourra, lors d’errances nocturnes dues à un ulcère à l’estomac, la cité balnéaire au long de plages et de digues. On a souvent relevé l’aspect tragique et le sentiment de perdition de ses toiles.

 

Spilliaert renouvelle constamment son répertoire fantastique, caractérisé par une déformation du réel, toujours avec une grande économie de moyens. Il n’a guère peint à l’huile sur toile, lui préférant le pastel ou la gouache sur papier ou carton. Ces techniques lui permettaient une plus grande rapidité d’exécution. La nuit est le principal sujet des compositions de Spilliaert, la vie humaine étant soit absente, soit réduite à des silhouettes vacillantes absorbées par le brouillard.

 

 

À partir des années 1920, Spilliaert fixe son esprit sur la calligraphie particulière que proposent les branches d’arbre en plein ciel. L’image de l’arbre apparaîtra selon des formes qui évoluent, tantôt sujet à l’analogie avec le corps humain, tantôt suggestion de désolation ou de richesse, tantôt solitaire ou partie d’un ensemble (1). Ainsi, à la manière de notre gouache, le paysage n’est pour lui ni descriptif, ni narratif, ni atmosphérique, mais révèle le pouvoir d’évocation de l’imaginaire.

 

 

Ce Paysage nocturne réunit plusieurs thématiques chères à Spilliaert, puisqu’il met en scène un arbre solitaire au bord d’une étendue d’eau, avec une forêt sombre à l’arrière-plan, dans une atmosphère de clair de lune. Dans une tradition post-impressionniste, l’artiste profite de la présence du miroitement de l’eau et des feuilles mortes qui s’y déposent ou s’accrochent encore aux branches pour avoir recours à une technique vive de petites touches. Une touche plus large, plus opaque et sereine, faite d’aplats gris et noirs lui fait écho. Deux présences singulières s’installent dans ce paysage : l’arbre solitaire, dont l’aspect stylisé possède une présence quasi fantomatique, de l’autre côté de la rive, et, sur le bord inférieur droit, des branchages qui font comme irruption, indice d’une réalité qui se continue hors de l’image. Ce procédé classique des compositions modernes tire son origine dans l’ukiyo-e, l’art japonais de l’estampe, bien connu des Occidentaux depuis le milieu du XIXe siècle. L’une des caractéristiques novatrices de ce type de représentation est la faculté à couper le cadre de la représentation d’une manière qui semble arbitraire. Hiroshige, en particulier, avait l’habitude de placer une branche au premier plan, sans montrer l’arbre. Dans ce Paysage nocturne, Spilliaert fait référence à ce procédé. Cet arbre que l’on devine vient ainsi répondre à celui qui semblait le sujet de l’oeuvre. Ce jeu d’écho propose deux visions d’une même réalité. Malgré l’absence de toute trace humaine, ce paysage est marqué par la sensibilité solitaire du peintre. (P.R.)

 

 

 

 

 

1. Voir Anne Adriaens-Pannier, Spilliaert. Le regard de l’âme, 2006, Ludion, p. 190-213.

 

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