Fils d’un peintre décorateur au service de l’aristocratie avignonnaise, Joseph Vernet est d’abord formé par son père qui nourrit pour lui des ambitions de peintre d’histoire. C’est à Aix, où il est venu prolonger sa formation auprès de Jacques Viali, que le jeune artiste gagne son indépendance en obtenant du marquis de Caumont sa première commande, une série de douze dessus-de-porte, aujourd’hui disparue. Le patronage de ce mécène, ainsi que du comte de Quinson, lui permet de se rendre à Rome en 1734 pour y étudier les maîtres anciens et y acquérir les connaissances artistiques en rapport avec son ambition. Les grands modèles de la peinture de paysage retiennent finalement bien plus son attention que ceux de l’histoire; c’est en étudiant Claude Gellée, Salvator Rosa, Giovanni Paolo Panini et Adrien Manglard que Vernet se compose son répertoire et sa manière. Quoiqu’il évolue à Rome en autodidacte, la fréquentation du milieu de l’Académie de France, dirigée par Vleughels, facilite son implantation et lui donne accès à une clientèle de haut rang, aristocrates français, prélats romains, grand tourists. Le séjour d’étude se prolonge durant près de vingt années au cours desquelles le peintre se forge une réputation internationale de peintre de marine. Le Salon, auquel son agrément à l’Académie en 1745 lui a donné accès, établit sa réputation en France. 1750 amorce un tournant dans sa carrière avec la rencontre de M. de Vandières, frère de Mme de Pompadour, promis au poste de directeur des Bâtiments du roi sous le nom de marquis de Marigny. Le génie de l’artiste pour le genre de la marine allait inspirer à ce ministre des Arts l’une des plus importantes commandes du règne de Louis XV, celle des vues des Ports de France, visant à exalter la puissance militaire et commerciale des grands ports du royaume. Elle détermine le retour définitif de l’artiste en France en 1753, et l’amène à poursuivre dix années durant une carrière itinérante. Lorsqu’il s’installe définitivement à Paris en 1762, Vernet jouit d’un prestige tel que les prix qu’il fixe à ses productions deviennent bientôt hors de portée des moyens de la Couronne.
 

La décoration intérieure – distribution symétrique des ouvertures, usage des dessus-de-porte – a sans doute conditionné l’habitude adoptée par Vernet de concevoir ses paysages en paire, selon la dialectique des contrastes météorologiques ou temporels – jour et nuit, temps calme et tempête, soleils levant et couchant –, ou en série de quatre dévolue aux parties du jour ou aux saisons. Mais le peintre pouvait tout aussi bien produire des tableaux autonomes pour s’adapter au désir et au portefeuille de ses clients. Il en fut probablement ainsi du Naufrage près d’une côte rocheuse de 1755, qui n’était jusqu’à présent connu que par sa gravure par Avril1 (ill. 1), dépourvue de pendant. Le livre de raison de l’artiste, dénombrant vingt-neuf commandes pour cette année, ne permet pas d’en identifier le commanditaire. La date en revanche est cruciale pour l’artiste qui quitte Toulon, où il s’est établi en 1754 pour deux ans, du 5 juin au 5 octobre, pour présenter au roi et au Salon ses vues des ports de Marseille, de Toulon et du golfe de Bandol, lesquelles font événement2.
 

De tous les sujets traités par l’artiste celui du naufrage fut, avec son pendant contradictoire, le temps calme, le plus prisé. Le peintre y fut si intimement associé que le thème donna naissance à la légende romantique du jeune peintre devenu génie en arrachant à la nature ses secrets atmosphériques au péril de sa vie, en se faisant attacher en pleine tempête au mât du navire qui le conduisait pour la première fois en Italie3.
 

Le Naufrage près d’une côte rocheuse n’omet aucun des épisodes dont se délectèrent les amateurs et que Diderot n’eut de cesse de célébrer de Salon en Salon par une verve toujours plus prolixe4. Sa digression
célèbre du Salon de 1763, exprimant le talent d’évocation du peintre dans ces spectacles sublimes, pourrait à quelques détails près tenir lieu de description à ce tableau: « S’il suscite une tempête, vous entendez
siffler les vents, et mugir les flots ; vous les voyez s’élever contre les rochers et les blanchir de leur écume. Les matelots crient. Les flancs du bâtiment s’entrouvrent. Les uns se précipitent dans les eaux. Les autres moribonds sont étendus sur le rivage. Ici des spectateurs élèvent leurs mains aux cieux. Là une mère presse son enfant contre son sein ; d’autres s’exposent à périr pour sauver leurs amis ou leurs proches ; un mari tient entre ses bras sa femme à demi pâmée. Une mère pleure sur son enfant noyé ; cependant le vent applique ses vêtements contre son corps, et vous en fait discerner les formes ; des marchandises se balancent sur les eaux, et des passagers sont entraînés au fond des gouffres. C’est Vernet qui sait rassembler les orages, ouvrir les cataractes du ciel, et inonder la terre. C’est lui qui sait aussi, quand il lui plaît, dissiper la tempête, et rendre le calme à la mer et la sérénité aux cieux. Alors toute la nature sortant comme du chaos, s’éclaire d’une manière enchanteresse, et reprend tous ses charmes5. » Si Vernet déploie dans ses différentes versions du thème un large éventail de passions dramatiques et recycle les mêmes groupes, l’épisode de la mère pleurant son enfant noyé, enveloppée d’un drapé que le vent moule sur son corps, est assez rare pour permettre de supposer que Diderot connaissait la présente composition, d’autant que sous sa plume ce détail voisine avec celui de la femme pâmée, autre motif du tableau.

 

Les influences de l’artiste se devinent dans cet échantillon de sa manière: le toucher large de Rosa dans les rochers, la couleur de Panini dans les figures, l’observation de Backhuysen dans les vaisseaux ballottés par les flots, l’invention des paysagistes italianisants du Siècle d’or, tels Millet et Glauber, dans le ciel chargé de nuages s’ouvrant à droite sur un arrière-plan montagneux enveloppé de brume. Diderot aimait à rappeler la modestie de ce « grand magicien » qui ne craignait pas de se comparer à ses illustres prédécesseurs en déclarant : « Me demandez-vous… si je fais les ciels comme tel maître, je vous répondrai que non ; les arbres et le paysage comme celui-ci, même réponse ; les brouillards, les eaux, les vapeurs comme celui-là, même réponse encore. Inférieur à chacun dans une partie, je les surpasse tous dans toutes les autres6. » (M.K.)

 

 

 

1. Florence Ingersoll-Smouse, Joseph Vernet, peintre de marine. Étude critique et catalogue raisonné, Paris, Étienne Bignou, 1926, I, n° 641, p. 84, fig. 137.
2. Léon Lagrange, Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècle, Paris, 1864, p. 75.
3. La légende est peinte par son petit-fils Horace Vernet dans un tableau de 1821 (Avignon, musée Calvet) et racontée par Lagrange, 1864, p. 11.
4. Michel Delon, « Joseph Vernet et Diderot dans la tempête », dans Recherches sur Diderot et l’Encyclopédie, n° 15, 1993, p. 31-39.
5. Diderot, Essais sur la peinture, Salons de 1759, 1761, 1763, Paris, Hermann, 1984, p. 226-227.
6. Diderot, Salon de 1767, éd. J. Seznec et J. Adhémar, Oxford, 1963, III, p. 162.

 

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