• ill. 1. Nicolas Bertin, Moïse défendant et les filles de Jethro. Huile sur panneau, 48,5 x 71 cm. Versailles, musée Lambinet.

    ill. 2. Charles Le Brun, Moïse défendant les filles de Jethro. Huile sur toile, 113 x 122 cm. Modène, Galleria Estense.

Élève de Guy-Louis Vernansal, Nicolas Bertin étudie à l’Académie royale de peinture et de sculpture et obtient le grand prix de Rome en 1685. Il passe également par les ateliers de Jean Jouvenet et de Bon Boullogne, ce qui est déterminant pour la définition de son style. Il retient du premier une gestuelle et des effets de mouvement, du second un goût pour la peinture fine et de petit format à la manière des nordiques. En parallèle à des chantiers royaux à Versailles, pour la Ménagerie en 1701 ou au Trianon de marbre vers 1706, puis à Meudon vers 1709, il peint de nombreux tableaux de chevalet de petits formats très appréciés par la clientèle privée, particulièrement entre les années 1700 et 17201. Moïse défendant les filles de Jethro est un sujet qui dut particulièrement plaire puisque l’on en connaît à ce jour quatre versions sur dif­férents supports et de différents formats2. Deux huiles sur bois, presque d’exactes dimensions, sont d’une proximité confondante3. La première est réapparue dans les années 1950 à Paris, passée en vente à New York en 1982, puis dans le commerce d’art londonien avant d’être acquise par le musée Lambinet de Versailles en décembre 19834. La seconde est l’oeuvre que nous présentons.

Les compositions des deux œuvres sont très sem­blables. Chacune est polarisée par deux groupes de figures, Moïse et les bergers de Madian d’une part, les sept filles de Jethro d’autre part. La pers­pective qui s’ouvre au centre de l’image sur un paysage à l’arrière-plan crée de la profondeur et participe de la définition des volumes. Chacun des groupes présente des variantes, en particu­lier dans les attitudes des figures. L’on en compte onze dans la première version, et douze dans la seconde. Ce détail a son importance car, dans la vente du baron van Balle (ou Vanbaal) de 1781 (Lugt 3252), un panneau de Nicolas Bertin est décrit comme suit : « Jacob défendant les filles de Jétro, composition de douze figures. Ce Tableau est d’une grande finesse & du meilleur faire de ce Maître. Hauteur 18 pouces. Largeur 26 pouces. B. » Il est donc plus probable d’identifier l’oeuvre de la collection Van Balle avec la seconde version de la composition. Quelques années plus tard, en 1788, une huile sur bois de Nicolas Bertin passe dans la vente Williot (Lugt 4267). Sa description ne permet pas d’identification précise entre les deux œuvres, néanmoins elle souligne sa finesse : « Un autre Tableau très-fin & aussi d’un beau ton de couleur, représentant un sujet des filles de Jétro. Haut. 18 pouc. larg. 26. » En 1822, enfin, un tableau de mêmes sujet, dimensions et support, est listé dans la vente de Louis Robert de Saint-Victor, conseiller au Parlement de Normandie et président de la Chambre des comptes de Rouen5. Quoique fragmentaire, un cachet de cire au verso de notre panneau et aux armes royales permet très lisiblement de voir l’inscription « Rouen », ce qui laisse ainsi peu de doute quant à son identification6.

La collection Louis Robert de Saint-Victor, noble rouennais devenu ardent jacobin pendant la Révolution et emprisonné en 1793, a réuni plus de 700 tableaux7. Elle témoigne d’un goût pro­noncé pour les écoles nordiques du XVIIe siècle, et la présence du panneau de Nicolas Bertin ne peut surprendre. En effet, Moïse défendant les filles de Jethro est un bel exemple des recherches sur le coloris menées à la fin du XVIIe et au tournant du XVIIIe siècle à travers la pratique du houding, pro­cédé hollandais hérité de la peinture de Rembrandt. Si le terme n’est pas expressément employé par les théoriciens français à cette époque, il correspond à un principe de composition qui pense la définition et l’agencement des volumes par un fondu de la couleur et des ombres, ce que l’on nomme aussi « morbidesse » ou « vaguesse ». L’œil est ainsi invité à explorer l’espace du tableau, passant en douceur de volume en volume. Nicolas Bertin opère alors une synthèse entre une peinture fine qui donne à la couleur un rôle unificateur, et le grand genre français porté par Charles Le Brun : il faut certainement voir un antécédent dans la version de Moïse défendant les filles de Jethro de ce dernier, conservée à la galerie Estense de Modène8. (M.P.)

 

1. Voir Thierry Lefrançois, Nicolas Bertin 1668-1736, Neuilly-sur-Seine, Arthena, 1981, p. 11 et suivantes et p. 36 et suivantes.
2. Hormis les deux versions qui font l’objet de notre commentaire, il existe une huile sur toile au musée Sandelin de Saint-Omer (Thierry Lefrançois, op. cit., cat. 5, p. 102-103) et une huile sur toile de plus grand format et certainement plus tardive, passée en vente chez Sotheby’s, le 6 juillet 2017, lot 188.
3. Notre version est réapparue après la parution de la monographie de Thierry Lefrançois, qui ne répertorie qu’une seule version de la composition aujourd’hui conservée au musée Lambinet de Versailles, cf. note 2 (Thierry Lefrançois, op. cit., cat. 4, p. 102).
4. Huile sur bois, 48,5 x 71 cm, Versailles, musée Lambinet, inv. 83.9.1. Ce tableau est passé en vente chez Christie’s à New York le 26 mars 1982, lot 71, puis chez Harari and Johns à Londres. Voir Antoine Schnapper, « Nouvelles acquisitions des musées de province. Musée de Saint-Étienne. À propos d’un tableau de N. Bertin. », La Revue du Louvre et des Musées de France, 1972, n. 4-5, p. 358, n. 7, et Catherine Gendre, « Nouvelles acquisitions des musées de province. Versailles, musée Lambinet. Œuvres du XVIIIe siècle », La Revue du Louvre et des musées de France, 1986, n° 4-5, p. 289-290.
5. Voir au sujet de ce collectionneur le texte de Paul Ratouis de Limay, « Un collectionneur rouennais au XVIIIe siècle. Le président Robert de Saint-Victor », dans Mélanges offerts à M. Henry Lemonnier…, édités par la Société de l’histoire de l’art français, Paris, Édouard Champion, 1913, p. 422-439.
6. Au verso, un second cachet laisse entrevoir des armes qu’il est difficile d'identifier comme celles des Robert de Saint-Victor car il présente de trop nombreuses lacunes.
7. Voir la description de la vente par Pierre Roux, Catalogue d’une riche collection de tableaux, des trois écoles, et par les plus grands maîtres, qui composaient le cabinet de feu M. Robert de Saint-Victor, Paris, 1822, p. V-XI.
8. Charles Le Brun, Moïse défendant les filles de Jethro, huile sur toile, 116 x 182 cm, 1686, Modène, galerie Estense, inv. R.C.G.E. n. 238.

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