Ce tableau représente saint Jérôme pénitent dans le désert s’apprêtant à se frapper la poitrine d’une pierre en regardant le crucifix afin de ressentir les douleurs éprouvées par le Christ lors de sa Passion. Il s’agit d’une des belles redécouvertes qui viennent s’ajouter à l’oeuvre de Cretey depuis l’exposition du musée des Beaux-Arts de Lyon et le catalogue raisonné établi sous la direction de Pierre Rosenberg en 2010(1). L’artiste, au style si surprenant dans le paysage artistique de la seconde moitié du XVIIe siècle, avait fait l’objet d’une première réhabilitation en 1988, par l’entremise d’un article publié dans la Revue de l’Art et intitulé « Pierre-Louis Cretey : le plus grand peintre lyonnais de son siècle ? »(2). Co-signée par Gilles Chomer, Lucie Galactéros-de Boissier et Pierre Rosenberg, l’étude s’appuyait sur un corpus d’une quarantaine d’oeuvres qui, dispersées sous des attributions très diverses, avaient été identifiées et rassemblées depuis les années 1970 par Michel Descours et ces trois historiens de l’art.


Louis Cretey est né à Lyon, paroisse Saint-Pierre le Vieux, avant 1638, d’un père peintre, André, dont nous ne connaissons l’oeuvre qu’à travers une gravure de Karl Audran. Si nous ne savons rien de sa formation, trois lettres autographes envoyées d’Italie et retrouvées aux Archives départementales de Lyon laissent supposer une éducation soignée. Son apprentissage s’effectua vraisemblablement sous la tutelle de son père, avant un premier séjour à Rome où il est attesté de 1661 à 1663. De retour à Lyon en 1667, il se marie avec Marie Pélaton dans l’église de Duerne, près de Lyon, dont son frère Floris est le curé. Les années suivantes furent sûrement itinérantes : Cretey est attesté à Parme en 1669, à Lyon en 1671 et enfin à Rome entre 1671 et 1682. En Italie, il travaille surtout pour des collectionneurs privés comme le cardinal Giuseppe Maria Renato Imperiali (1651-1737) à Rome et pour la famille Boscoli à Parme. De retour à Lyon en 1682 ou 1683, il participe aux chantiers dirigés par Thomas Blanchet, premier peintre de la ville, et est rapidement protégé par le collectionneur Louis Bay de Curis (c.1631-1719). Il répond également à des commandes prestigieuses issues notamment de la Confrérie des Pénitents Blancs du Confalon (Le Christ et les pèlerins d’Emmaüs, Lyon, MBA) et de l’Abbaye des Dames de Saint-Pierre (Décor du réfectoire, Lyon, MBA). Il semble ensuite reprendre la route – le fait est rare pour un artiste de cet âge – après 1696, car nous le retrouvons à Rome entre 1700 et 1702, grâce à la redécouverte de ses comptes bancaires. Il s’agit de la dernière mention du peintre, dont la date et le lieu de décès n’ont pu être à ce jour établis.


Ce Saint Jérôme est la cinquième version connue d’un sujet qui s’impose ainsi comme l’un des favoris de Cretey aux côtés de l’Éducation d’Achille et du Baptême du Christ. Deux de ces cinq tableaux sont peints à la fin de son premier séjour romain (collection particulière) et au début de sa carrière lyonnaise (ill. 1), vraisemblablement entre 1680 et 1683. Cependant, si dans trois œuvres dans lesquelles il apparaît en pénitent, saint Jérôme, vêtu de rouge, est représenté seul, au tout premier plan, les toiles parisienne et lyonnaise le mettent en scène surpris par la trompette du Jugement dernier dans une figuration plus nerveuse et agitée. La présente interprétation joue moins sur la théâtralité que sur le recueillement ainsi que Cretey en use pour les deux autres versions connues du thème, Saint Jérôme à genoux devant la croix (Rome, collection Koelliker) et Saint Jérôme dans un paysage, tondo de la collection Michel Descours, réalisées entre 1686 et 1690 à Lyon (ill. 2). Mais si le paysage se fait plus présent ici que dans les deux tableaux réalisés entre 1680 et 1683, il ne l’est pas autant que dans le tondo de la collection Descours, où la végétation aux tonalités irisées de lueurs rose orangé concentre toute l’attention du peintre et sert une composition plus complexe caractéristique de son évolution à partir des années 1690. La représentation du saint devient alors presque accessoire, alors qu’ici elle demeure bien placée au centre de l’attention du peintre.


La composition de l’oeuvre, centrée sur la figure du saint aux yeux fixés sur la croix, est mise en valeur par un arrière-plan paysager aux tonalités brunes, occulté d’un large massif montagneux brun, caractéristique des habitudes du peintre depuis ses premières œuvres romaines (Marsyas et Olympos, 1671, Sens, musée des Beaux-Arts). De même, l’artiste aimera, sa carrière durant, appuyer ses figures ou ses compositions sur des roches, ici particulièrement remarquables, avec leurs touches rapidement brossées aux tonalités ocre orangé et bleu se reflétant dans une étendue d’eau au tout premier plan de la toile, comme c’est le cas pour La Tentation du Christ, réalisée vers 1690 (collection Michel Descours).


Par sa composition et son format mêmes, l’œuvre nous paraît très proche du Saint Guillaume d’Aquitaine du musée de la Civilisation de Québec (ill. 3). Les deux œuvres sont centrées sur des figures souffrantes et monumentales s’inscrivant dans une composition toute « triangulaire », aux proportions semblables, sur un fond de paysage aux tons foncés, qui nous incitent à dater ce Saint Jérôme vers 1684-1686. À cette époque l’artiste, de retour à Lyon, travaille au réfectoire des Dames de Saint-Pierre (actuellement musée des Beaux-Arts de Lyon) et répond aux commandes de collectionneurs privés tels que le riche marchand drapier et amateur d’art avisé, Louis Bay de Curis, qui ne possédera pas moins de onze tableaux de l’artiste dans son hôtel particulier de la place Bellecour.


Aude Gobet

 

1. Pierre Rosenberg (dir.), avec Aude Henry-Gobet, Louis Cretey. Un visionnaire entre Lyon et Rome, Lyon, musée des Beaux-Arts / Paris, Somogy, 2010.
2. Gilles Chomer, Lucie Galactéros-de Boissier, Pierre Rosenberg, « Pierre-Louis Cretey : le plus grand peintre lyonnais de son siècle ? », Revue de l’Art, 1988, p. 19-38.

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

ill. 1. Louis Cretey, La Vision de saint Jérôme.
Huile sur toile, 175 x 239 cm. Lyon, musée des Beaux-Arts.

 

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ill. 2. Louis Cretey, Saint Jérôme dans un paysage.
Huile sur toile, diamètre 45 cm. Collection Michel Descours.

 

 



 

 

 

 

 

 

 

 

ill. 3. Louis Cretey, Saint Guillaume d’Aquitaine.
Huile sur toile, 94 x 129,5 cm. Québec, musée de la
Civilisation, collection du Séminaire de Québec.

 

 

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