Robert Malaval compte parmi les artistes des années 1960/1970 qui ont le plus mêlé l’histoire et l’esthétique du rock à leur pratique plastique, en s’inspirant régulièrement des postures et des attitudes de cette culture musicale, en développant des affinités avec des protagonistes de cette scène, et en intégrant une imagerie populaire, des marges, de l’underground. Quelques semaines après le suicide de l’artiste, Jean-François Bizot publie un article hommage dans son magazine Actuel (octobre 1980), dont le titre est sans équivoque : « Malaval, peintre rock1 ». Pour Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans, qui lui ont consacré une importante exposition en 2005, en deux séquences, à la Biennale d’art contemporain de Lyon et au Palais de Tokyo à Paris, « Robert Malaval a été tour à tour écrivain à la Philip K. Dick, dandy pop proche des Rolling Stones, moine zen enregistrant le bruit de la mer, urbaniste inspiré, hippie voyant le monde en “rose-blanc-mauve”, installateur d’environnements complexes […], pionnier du glam-rock peignant avec des paillettes, inventeur d’une esthétique punk, avant de se jeter, tel un “kamikaze” du no future, dans le “vortex” du suicide2 ». De nombreux titres démontrent la passion de Robert Malaval pour la musique qui s’exprime également dans la préparation d’un livre sur les Rolling Stones, en 1969-1970, projet qui n’a toutefois jamais pu aboutir, faute d’éditeur.
 

Entre 1961 et 1965, Malaval invente un cycle d’oeuvres, L’Aliment blanc, rassemblant plus de 120 sculptures-objets et reliefs puis environ 130 dessins3, « une sorte de matériau organique fictif, prenant tour à tour un aspect vivant ou végétal et qui revêt une multitude de formes4 ». Le nom de cette longue séquence provient sans doute d’un jeu surréaliste, dont l’artiste n’a plus de souvenir précis, mais il lui a également été inspiré par la remarque d’un enfant confondant un de ces tableaux avec de la nourriture… Mais Malaval explique qu’en premier lieu L’Aliment blanc est né de l’observation de phénomènes naturels, comme la sécrétion des chenilles dans les élevages de vers à soie, source de ses revenus pendant quelques mois5. Gilbert Lascault décrit parfaitement l’effet de contamination et de saturation que l’on observe dans ce travail où le papier mâché et la cire dominent : « L’aliment blanc parasite les autres matières : le bois d’un fauteuil, le verre, le plâtre d’un objet kitsch, une boîte, les jambes ou le buste d’un mannequin. Ici, quelque chose a envahi autre chose, a déformé autre chose, vit aux dépens d’autre chose, se nourrit d’autre chose6. » Ce cycle, dont Le Cinéma fait partie, revêt un caractère obsessionnel ; les motifs envahissants et grouillants qui le peuplent font écho aux oeuvres strictement contemporaines de Yajoi Kusama, qui cherche à se soigner de ses obsessions par son art, ainsi qu’aux expériences des psychotropes qui conduisent aux limites de la conscience. Les dessins à l’encre réalisés en 1962 sont tous du même format (65 x 50 cm) et sont peuplés d’êtres indéfinissables, sans identité, rassemblés dans des environnements cosmiques de spirales et de lignes ondulantes. Une assemblée de spectateurs pas encore aboutis, en pleine métamorphose, peuplent un crâne de profil, lieu d’une hypothétique projection cinématographique. Un autre dessin, réalisé cinq jours plus tard, Superthéâtre7, met en scène un dispositif semblable : deux visages de profil se rencontrent et confrontent deux groupes de spectateurs assis sur des gradins qui s’observent. (G.P.)

 

 

1. Jean-François Bizot, Underground : l’histoire, Paris, éditions Actuel, Denoël, 2001.
2. Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans, « Pourquoi Robert Malaval ? », Robert Malaval, Paris, Palais de Tokyo/Paris Musées, 2005, p. 37.
3. Gilbert Lascault, « La peinture, la nourriture, l’oralité », Saveurs imprévues et secrètes, Lyon, Hippocampe éditions, 2017, p. 202.
4. Vincent Pécoil, « Blanche génération », Robert Malaval, op. cit., p. 44.
5. Ibidem.
6. Gilbert Lascault, op. cit., p. 202.
7. Reproduit dans Robert Malaval, op. cit., p. 89.

 

 

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