• ill. 1. Jacques Stella, La Vierge donnant la bouillie à l’Enfant Jésus. Huile sur toile. 66 x 52 cm. Blois, Musée communal du château.

    ill. 2. Claudine Bouzonnet Stella, d’après Jacques Stella, La Vierge à l’Enfant. Eauforte. Paris, Bibliothèque nationale, département des Estampes et de la Photographie.

 

Fils d’un peintre d’origine flamande mort en 1605, Jacques Stella naît à Lyon en 1596. On ne sait rien de sa formation ni la date précise, vers 1616-1619, de son arrivée à Florence, où ses gravures le montrent disciple de Jacques Callot. À Rome, où il s’établit en 1623, il célèbre l’année jubilaire 1625 par une immense suite de plus de cent scènes de la Bible et figures de saints gravées sur bois par Paul Maupin et lui-même (dites les « camaïeux bleus »). Il est un temps membre de l’Académie de Saint-Luc, présidée par Simon Vouet, et se lie d’amitié avec Poussin. Il se rend célèbre pour ses fines peintures sur pierres semi-précieuses, appréciées notamment par la famille du pape Urbain VIII Barberini. Sollicité par la cour espagnole, il quitte Rome en 1634. Après un séjour à Lyon, il se fixe à Paris en 1635. Richelieu le dissuade de se rendre à Madrid et le retient au service de Louis XIII. Nommé peintre du roi et logé au Louvre, il recevra en 1644, faveur exceptionnelle, l’ordre de Saint-Michel. Des frontispices pour l’Imprimerie royale gravés par Mellan aux grands retables d’autels, en passant par l’oratoire de la Reine au Palais-Royal, Stella déploie une activité considérable. Il compte parmi les principaux peintres parisiens de la Régence : avec La Hyre, Champaigne ou Le Sueur, Stella est un des représentants majeurs de « l’atticisme parisien », nourri des modèles de l’Antiquité et de la Renaissance, visant à la clarté. Son chef-d’oeuvre est le Jésus retrouvé par ses parents dans le Temple, qu’il peint en 1641 pour le Noviciat des Jésuites à Paris (Les Andelys, église Notre-Dame1), un sujet rare qu’il traitera à cinq reprises en des tableaux petits ou grands. Celui des Jésuites, voisinant avec une Vierge prenant sous sa protection la Compagnie de Jésus de Simon Vouet (détruite) et un Miracle de saint François Xavier de Poussin (Louvre), est le plus rigoureusement « puriste » des trois.

Demeuré célibataire, l’artiste laissait à sa mort, en 1657, dans le logis du Louvre, sa nièce Claudine Bouzonnet Stella qui, avec ses soeurs, devait graver nombre de compositions dessinées par lui. Les cinquante planches illustrant Les Jeux et Plaisirs de l’enfance et les dix-sept estampes formant la suite des Pastorales parurent ainsi en 1657 et 1667, et connurent une diffusion immense en devenant les modèles de toutes sortes de peintures, papiers peints ou céramiques. Vers 1700, Jean Mariette publiait une suite d’estampes d’après de beaux dessins crus de Stella, jusqu’à ce qu’une étude récente permette de les rendre à Claude Simpol2.

Sa réputation allait néanmoins souffrir de sa proximité avec Poussin, dont il médita et collectionna les oeuvres, mais qu’il ne pasticha jamais : la série de compositions qu’il avait peintes sur la Passion du Christ fut, comme il le voulait, gravée par Claudine, mais le nom de Stella sera plus tard remplacé au bas des estampes par celui, plus « vendeur », de Poussin.

L’exposition que nous lui avons consacrée en 2006-2007 à Lyon et à Toulouse3 faisait le point sur cinquante ans de recherches, depuis celles, pionnières, de Jacques Thuillier et d’Anthony Blunt, en passant par les travaux de Pierre Rosenberg, Sylvain Kerspern, Gail Davidson et surtout Gilles Chomer qui en avait été l’initiateur4. De nouvelles oeuvres apparaissent chaque année, dont on peut suivre l’émergence dans les études en ligne que Sylvain Kerspern consacre au peintre5.

Un des aspects les plus sensibles de l’oeuvre de Stella consiste en scènes de l’enfance du Christ, notamment les Vierge à l’Enfant et les Sainte Famille, auxquelles il associe souvent – c’est sa marque propre –  des anges occupés à faire chauffer la bouillie ou à faire sécher les langes de l’Enfant divin. Ce caractère familier relève de la volonté de l’Église contre-réformiste de faire en sorte que les fidèles du siècle présent reconnaissent leur vie quotidienne dans les images de l’histoire sainte.

Cette Vierge à l’Enfant, tout récemment découverte, se concentre sur l’essentiel : Marie vient d’allaiter6 l’Enfant qui s’endort dans ses bras, et le contemple avec un regard pensif où se devine le pressentiment du destin futur de Jésus. À l’instar des grands maîtres, Stella (qui avait multiplié les Madones sur pierre ou sur cuivre de petit format) trouve ici un équilibre parfait dans un format demi-nature. Posée sur une double préparation, rouge et grise, ses couleurs familières, bleu lapis du manteau, vert clair et rose garance de la robe, ocre jaune des draperies protégeant l’Enfant, chantent comme des émaux sur un fond gris qu’illuminent des rayons entourant la tête de la Vierge. Cet archaïsme évoque l’art d’un Sassoferrato, grand spécialiste des madones et souvent proche des modèles français.

Une Vierge à l’Enfant est apparue récemment7, de format et de composition presque identiques mais en sens inverse, et avec de notables différences : la Vierge est presque nu-tête, elle presse son sein vers l’Enfant qui, tout éveillé, la regarde avec intensité et porte sa main gauche à sa bouche. Une gravure de Claudine reproduit précisément en sens inverse cette composition de son oncle (ill. 2). Au-delà de ces similitudes qu’explique sans doute l’emploi d’un même carton ou prototype qui put servir à deux époques différentes, le tableau de la galerie Descours, d’une qualité extrême, n’a guère d’équivalent à ce niveau dans l’oeuvre de Stella : le plus proche est celui du musée de Blois, La Vierge donnant la bouillie à l’Enfant Jésus (ill. 1). Un format et un cadrage identiques, une lumière venant de la gauche (mais d’une chandelle à Blois), permettent de constater que les deux visages féminins au regard baissé sont superposables. Malheureusement, ni le tableau blésois, ni son pendant, Le Christ mort sur les genoux de la Vierge
de Limoges8, ne sont datés, ni connus avant 1721.

Tout autre est le cas de la Naissance de la Vierge, acquise par le musée de Lille en 20049, clairement signée 1644. Ce panneau de l’oratoire d’Anne d’Autriche au Palais-Royal, avec ses vingt et un personnages, est un excellent jalon dans l’oeuvre de Stella. Toutes les couleurs de notre Vierge s’y retrouvent, subtilement distribuées dans l’espace de cette sorte de prédelle. On relèvera l’insistance du peintre sur l’emmaillotage qui laisse dénudé le torse de l’Enfant Jésus, à l’inverse des tableaux de Blois et de Lille, mais enveloppe chaudement le bas du corps dans une épaisse couverture maintenue par des bandelettes. L’Enfant Jésus est ici agrémenté de cheveux blonds bouclés, comme celui d’une Vierge au livre allaitant l’Enfant connue par la gravure de Van Schuppen10.

La datation des oeuvres de Stella est rarement évidente. Une date entre 1640-1650 nous semble possible pour ce chef-d’oeuvre inédit, qui s’inscrit à l’évidence parmi les plus belles Madones du XVIIe siècle français, dont la Vierge Hesselin de Simon Vouet, au Louvre depuis 2004, constitue le fleuron.
 

Sylvain Laveissière

 

 

 

 

1. La version de la cathédrale de Melbourne récemment publiée par Jaynie Anderson (Burlington Magazine, avril 2016) est une copie ancienne provenant de la vente du cardinal Fesch à Rome en 1845 ; c’est à tort que cette vente a été introduite dans l’historique de l’original des Andelys (cat. exp. Lyon, Toulouse, 2006-2007, cité note 3, n° 21).
2. Jamie Mulherron, « Claude Simpol’s Divertissements for Jean Mariette », Prints Quarterly, 2008, p. 23-36.
3. Sylvain Laveissière (dir.), Jacques Stella (1596-1657), cat. exp. Lyon, musée des Beaux-Arts ; Toulouse, musée des Augustins, 2006- 2007, éd. Paris, Somogy, 2006. La même année, Jacques Thuillier publiait Jacques Stella 1596-1657, Metz, Serge Domini, 2006.
4. Disparu en 2002, il ne put en assurer la réalisation, mais ses trop rares publications et sa vaste documentation nous furent d’indispensables guides.
5. Sylvain Kerspern, http://www.dhistoire-et-dart.com.
6. Un voile de pudeur ajouté couvrait le sein gauche avant la restauration menée dernièrement par Isabelle Leegenhoek.
7. T. H. 0,635 ; L. 0,537. Vente Sotheby’s, Paris, 21 juin 2018, n° 38, accompagné d’une étude de Sylvain Kerspern (2014). La notice rapproche l’oeuvre de la Vierge donnant la bouillie, tondo passé par la galerie Coatalem, daté de 1651.
8. Cat. exp. Lyon, Toulouse, 2006-2007, nos 76-77.
9. Cat. exp. Lyon, Toulouse, n° 83. On suppléera à la trop petite reproduction du catalogue en l’étudiant dans la belle planche double page de l’ouvrage de Jacques Thuillier (voir note 3), 2006, p. 144-145. On notera que le poupon emmailloté à l’extrême droite est proche de l’Enfant Jésus de Blois.
10. Thuillier, 2006, p. 152, repr.

 

 

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