À l’issue de deux années intenses passées à Paris, durant lesquelles il reprend ses travaux avec Henri Langlois à la Cinémathèque française et où il se met à peindre frénétiquement avec du cirage, de l’encre, des colorants, des crayons de couleur et toutes sortes de matériaux pauvres, récupérés, qui lui passaient sous la main, Jean Raine plonge dans le coma une vingtaine de jours après avoir absorbé trop d’alcool en octobre 1961. Il en sortira avec comme séquelle temporaire une dyschromatopsie: une incapacité à percevoir les couleurs. Il entame alors, sur des grands rouleaux de papier, un ensemble important de travaux à l’encre noire. Ce n’est que plus de quatre ans plus tard, lorsqu’il découvre la peinture acrylique aux États-Unis, que Jean Raine renoue avec la couleur.

La Peine récompensée, datée de 1967, est une peinture emblématique de la série dite « Américaine » qui rassemble une quarantaine d’oeuvres réalisées en 1967 et en 1968 sur la côte ouest des États-Unis et principalement dans la région de San Francisco. Jean Raine assimile immédiatement les vertus de l’acrylique: une technique fluide, mêlant pigments et résines synthétiques, qui permet de conserver la rapidité du geste comme avec l’encre. Durant son séjour américain, Jean Raine expose à sept reprises dans des galeries ou des institutions muséales et universitaires, puis il écrit de nombreux textes ; une critique sur le travail de son ami Jean Weinbaum, artiste zurichois qu’il côtoie aux États-Unis, le récit d’une déambulation urbaine, ou des études convoquant simultanément création (littéraire/artistique), anthropologie et psychologie qui paraissent dans des journaux ou des magazines californiens, ou encore un texte autobiographique consacré à Boris, l’un de ses fils.

La série « Américaine » est sans doute la plus homogène dans l’oeuvre de Jean Raine: toutes les peintures mesurent un même format moyen, les couleurs primaires sont largement utilisées, en particulier dans les premières de 1967, les visages aux yeux écarquillés, hybrides, entre l’homme et l’animal, sont cernés de traits épais noirs et remplis d’aplats brossés, fortement contrastés. L’artiste expérimente et mobilise le plus possible les ressorts expressionnistes de la couleur. Après s’être intéressé au début des années 1960 aux conséquences sur l’activité littéraire et artistique de la prise de substances psychotropes, dans le cadre d’expériences sous contrôle médical, Jean Raine poursuit ses investigations aux États-Unis en s’interrogeant sur la consommation de drogue au coeur du mouvement hippie (« Mythe et mystification des Hippies », publié dans Connaissance du monde, n° 122, mars 1969) et en se penchant, en particulier, sur la culture psychédélique qui a pu avoir une influence sur la série « Américaine », bien que l’artiste prenne ses distances et soit relativement méfiant vis-à-vis de cette vague de contre-culture. Ces réalisations américaines sont relativement proches des pratiques des écrivains de la Beat Generation qu’il a découverts et lus durant son séjour (sa bibliothèque en témoigne) et qui ont nécessairement compté pour lui.

Les peintures californiennes de Jean Raine sont presque toutes entrées dans des collections publiques ou privées et rares sont celles qui circulent encore sur le marché. Elles marquent pourtant un véritable tournant dans le parcours de celui qui n’a jamais cherché à faire profession de son activité artistique et qui a tout fait pour échapper au carriérisme. Spectaculaire par leur chromatisme, d’une grande intensité, ces pièces sont à la fois empreintes des mouvements culturels majeurs qui agitent l’Amérique du Nord dans les années 1960, mais charrient également des références au groupe CoBrA, au sein duquel Jean Raine a été particulièrement actif dans le domaine du cinéma, et duquel il parviendra à s’affranchir dans les deux décennies suivantes pour constituer une oeuvre personnelle, singulière, refusant toute compromission ou facilité décorative. (G.P.)

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