« La manière de ce peintre est grande, fière et très-large. Son génie abondant et singulier. Par la distribution des plans, par l’aspect pittoresque sous lequel il présente ses figures, et par l’action remplie de feu qu’il leur donne, il offre presque toujours un spectacle neuf, et qui excite la surprise1. »

 

Mort soudainement à l’âge de trente-cinq ans, Jean-Baptiste Deshays a connu une ascension professionnelle fulgurante. Quittant Rouen dès l’âge de quatorze ou quinze ans, il entre d’abord dans l’atelier parisien de Jean Restout. En 1751, à vingt et un ans, il gagne le grand prix de peinture et accède à l’École des élèves protégés dirigée par Carle Van Loo, tout nouvellement créée, avant de partir pour Rome en 1754. À son retour trois ans plus tard, il épouse l’une des filles de François Boucher, devenu son maître dès 1750, ce qui favo­rise probablement l’accès à un certain nombre de commandes. Entre 1758 et 1760, il est agréé et reçu académicien, puis nommé adjoint à professeur2.

Le spécialiste de l’œuvre de Deshays, André Bancel, situe notre esquisse à cette période, au retour du séjour romain, tout à la fin de la décennie 1750. Elle est animée de ce feu évoqué par Charles-Nicolas Cochin, ce mouvement qui caractérise la scène, mouvement donné par une touche que l’on qualifierait de « mâle » selon la terminologie propre au XVIIIe siècle. Les volumes sont construits par la matière picturale : les torses de Mercure ou d’Argus sont brossés par de vigoureux coups de pinceau juxtaposés. Les contours sont marqués par un cerne noir qui fait émerger les figures d’un décor relativement indéfini. La composition est dynamisée par d’ha­biles raccourcis et le cadavre d’Argus, en pleine lumière, concentre l’attention du regard. Deshays semble apprécier ce type de figures aux courbes sinueuses, la cage thoracique très ouverte et le corps abandonné. Argus reprend en miroir l’Hector de son morceau de réception de 1759.

Parmi les peintures connues de Jean-Baptiste Deshays, plus de la moitié sont des esquisses. D’une part, il est difficile de savoir si notre compo­sition est une simple ébauche ou bien un modello présenté à un commanditaire. Il existe une autre oeuvre du même sujet avec des variantes, qui paraît être une toute première pensée et serait donc antérieure3. À ce jour nous ne connaissons pas d’oeuvre achevée de grand format. Mais, d’autre part, cette peinture très enlevée corres­pond à une esthétique nouvelle à partir des années  1750, le « style d’esquisse » pratiqué par Boucher ou Fragonard. Par sa spontanéité, l’œuvre exprime tant la vigueur du pinceau que la personnalité du peintre, privilégiant « la légèreté d’outil » comme l’écrit le comte de Caylus, la dernière touche qui vaut comme signature : « la légèreté d’outil me paroît le dernier dégré de ces parties essentielles : elle termine la rondeur si nécessaire à l’expression de tous les corps […] elle est com­posée de ces laissés qu’on ne peut comparer qu’à ces sous-entendus, à ces mots suspendus qui font l’agrément de la conversation ; on peut les sentir & non les définir4 ». (M.P.)

 

 

1. Charles-Nicolas Cochin cité par Marc Sandoz, Jean-Baptiste Deshays, 1729-1765, Paris, Editart-Quatre Chemins, 1977, p. 16.

2. André Bancel, Jean-Baptiste Deshays, 1729-1765, Paris, Arthéna, 2008, p. 19-30.

3. André Bancel, ibid., cat. P. 65, p. 126. L’auteur suggère que cette œuvre conservée dans une collection privée italienne, de dimensions 45 x 34,6 cm, soit passée dans la collection Charles de Wailly. Néanmoins, le catalogue de sa vente indique un « Mercure qui vient de couper la tête à Argus. Esquisse sur T., de 15 pouces de haut sur 12 de large » (p. 29). Or 15 par 12 pouces équivalant à 38 x 30,5 cm, il est plus probable que l’esquisse de la collection Wailly corresponde à celle que nous présentons.

4. Comte de Caylus, « De la légèreté d’outil », conférence lue à l’Académie royale de peinture et de sculpture et publiée dans le Mercure de France, septembre 1756, p. 213.

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