Les territoires de Jorge Camacho, né à Cuba en 1934, sont nombreux. La France d’abord, qu’il rejoint en 1959, puis l’Amérique du Sud, où il se rend à plusieurs reprises dans les années 1950 – découverte de la culture maya dans le Yucatan – puis au milieu des années 1970, mais aussi l’Espagne, et particulièrement l’Andalousie où il résidait une partie de l’année. Autant de paysages qui invitent à l’attente, à la méditation, ou à l’introspection. La peinture de Camacho porte la trace de ce regard lent posé sur le monde, presque décomposé, agrégeant des bribes de nature, mais un regard également tourné vers l’intériorité qui explore les méandres de l’inconscient.

Après avoir participé à deux expositions à la galerie Raymond Cordier, Jorge Camacho intègre le groupe surréaliste autour de 1963 et maintient, jusqu’à sa mort en 2011, un véritable engagement en faveur de ce mouvement, pourtant dissous après la mort d’André Breton en 1969. Pour définir sa peinture, caractérisée par des surfaces colorées bien délimitées, Cordier parlait de « morceaux de mort1 ». Camacho rencontre André Breton à l’occasion d’une exposition Toyen en 1961. Trois ans plus tard, pour le catalogue de sa première exposition à la galerie Mathias Fels, l’auteur d’Arcane 17 signe le texte « Brousse au-devant de Camacho ». Parmi les oeuvres présentées, témoignant d’un langage pictural déjà très affirmé, on compte La Femme de nuit qui fait partie d’une série de peintures inspirées par le marquis de Sade (tableau offert à Breton). Pour Anne Tronche, l’auteure de l’unique monographie consacrée à Camacho, « son langage pictural oppose une sorte de résistance à la définition. Il s’y oppose par un fort coefficient de résistance à l’élucidation, nourri par les codes qu’il utilise, les symboles qu’il revisite, les charges métaphoriques des apparences qu’il suggère2. » Dans un espace clos au sol pavé de carreaux, une créature/objet, qui tient autant du trône que de l’insecte, évoque, avec les griffes, les cornes, les corps annelés ou les ossements, certaines oeuvres de son compatriote Wifredo Lam.

À la fin des années 1960, Jorge Camacho puise fréquemment dans la littérature, dans les textes de Sade, de Georges Bataille, ou de Raymond Roussel dont il traduit plusieurs livres en espagnol. De 1967 à 1969, il se prend de passion pour l’alchimie avec son ami Alain Gruger3, se documente énormément et rencontre les alchimistes et historiens des sciences Eugène Canseliet, Bernard Roger et René Alleau qui le font pénétrer dans les arcanes de la science alchimique. « Grâce à eux, dit-il, je suis entré sans détours dans la voie de l’Alchimie traditionnelle, écartant ainsi de mon chemin toutes les spéculations d’ordre occultiste et autres doctrines pseudo-mystiques qui toujours se greffent comme des parasites sur le corps admirable de cette Science et la dénaturent4. » Camacho reprend volontiers à son compte la célèbre phrase de Rimbaud: « Il faut se faire voyant. »

Il entretiendra une longue correspondance avec l’écrivain Reinaldo Arenas, qui fut persécuté par le régime castriste et contraint à l’exil, dont le peintre et cinéaste Julian Schnabel adaptera le récit autobiographique à l’écran en 2000. À partir de la fin des années 1970, Camacho fréquente régulièrement Henri Michaux et l’invite à plusieurs reprises en Andalousie à découvrir la réserve naturelle de Coto de Donana, lieu particulièrement riche pour les études ornithologiques menées par le peintre cubain (il se dit « ornithologue passionnel »). L’année de création de L’Idée du Sud est riche en expositions de premier plan pour Jorge Camacho : il figure dans l’exposition L’Aventure surréaliste autour d’André Breton organisée par José Pierre à Artcurial, puis l’historien de l’art Arturo Schwarz l’invite à participer à la 42e Biennale de Venise consacrée au thème « Art et Science. Art et Alchimie ». Notre tableau donne son titre à l’exposition qui s’est déroulée en 1990 à Huelva (près de Séville) puis a été reprise en 1991 à la fois à la galerie Carole Brimaud (Paris) et à la Epsilon Gallery de Bruxelles qui coéditent un catalogue pour l’occasion. L’Idée du Sud fait partie d’un ensemble de peintures où le paysage devient prépondérant : la ligne d’horizon est très haute, la composition s’étage sur plusieurs strates verticales, l’espace pictural est organisé par la couleur, par des plages chromatiques qui ramènent le regard à l’aspect bi-dimensionnel de la toile, à sa planéité. L’espace observé est ainsi considérablement abstrait. Les limites entre la surface de la terre et le sous-sol sont brouillées : la perspective ouvrant sur le lointain est remplacée par une perspective souterraine touchant à des racines culturelles. Une multitude de motifs secondaires offrent des passerelles transversales au sein de ce système de lecture vertical. La délimitation entre le solide, le liquide et l’aérien ne peut
plus s’accomplir. Se mêlent ainsi les structures totémiques qui empruntent aussi bien au règne animal qu’à la symbolique des objets puis des références topographiques observées aussi bien dans des régions arides espagnoles que dans des paysages d’Amérique latine. Tout en démontrant ses remarquables qualités de coloriste, Camacho travaille, avec L’Idée du Sud, sur la question des figures rituelles et tout particulièrement celles des Indiens d’Amérique du Nord qui tenaient leur pouvoir des esprits. Il leur rend hommage en convoquant des formes variées prélevée dans le monde réel puis des signes relevant du domaine de la prémonition ou de la prophétie. Anne Tronche s’appuie sur les tableaux de cette période pour décrire la création chez Camacho : « L’acte créateur fait advenir des formes et des images qui non seulement se sédimentent dans de sensibles tracés au nom d’une improvisation picturale, mais qui ont la capacité de renvoyer à la sphère lointaine des langages chiffrés mythologiques. » Tous les enjeux propres
à la peinture du peintre cubain semblent réunis ici : le rapport au langage, l’apport des mythes et cultures d’autres civilisations, les codifications alchimiques, ou encore la question de l’improvisation de la création qui fait d’ailleurs écho à la technique d’élaboration du jazz, genre musical qui permet d’explorer les méandres de l’âme humaine. (G.P.)

 

 

 

1. Raymond Cordier, Jorge Camacho, texte pour le catalogue de la galerie Cordier, du 21 juin au 11 juillet 1960.
2. Anne Tronche, Jorge Camacho, Plomelin, Éditions Palantines, 2004, p. 70.
3. Sur ce travail, voir Jorge Camacho, Héraldique Alchimique nouvelle, en collaboration avec Alain Gruger, préface d’Eugène Canseliet, Éd. Le Soleil noir, 1978.
4. Op. cit., p. 89.

 

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