Général romain vivant au Ve siècle avant J.-C., Caïus Marcius est l’une des grandes figures de la Rome républicaine. Sa vie et ses exploits ont été rapportés par Plutarque et Tite-Live dont les écrits connaissent un grand succès aux XVIe et XVIIe siècles. Après la conquête de Corioles, ville des Volsques, Caïus prend le nom de Coriolan. De retour à Rome, le héros se voit refuser le consulat par la plèbe. À la suite de cette mésaventure et après avoir remis en cause le caractère sacré de la magistrature des Tribuns de la plèbe, Coriolan est condamné à l’exil et doit quitter la ville pour se réfugier chez ses anciens ennemis, les Volsques. Décidé à se venger, l’ancien général soulève une armée en se liant au chefdes Volsques, Tullius, et se dirige vers Rome avec l’intention d’assiéger la ville. C’est alors qu’intervient l’épisode représenté dans notre tableau : une ambassade de femmes romaines se présente au campement du soldat et le supplie de ne pas attaquer sa patrie. Coriolan se laisse convaincre d’autant plus qu’au premier rang de ce comité se trouvent sa mère, Véturie, dont il saisit ici la main, et son épouse, Volumnie, accompagnée de ses enfants. Le héros paiera de sa vie cette décision : il sera assassiné par Tullius qui ne lui pardonnera pas l’humiliation de ce repli.


Au XVIIe siècle, des artistes tels que Le Sueur (Paris, musée du Louvre) ou Nicolas Poussin (Les Andelys, musée Poussin) ont donné des illustrations de cet épisode célèbre qui met en opposition la force masculine et la force de persuasion féminine.


 

Peinte sur bois et certainement destinée à prendre place dans un décor (comme l’indique la feuillure creusée au revers du panneau), notre peinture suit de près le récit antique, dont elle souligne le déroulement par une composition rythmée d’obliques qu’accompagnent d’amples draperies tendues. Le coloris sobre et restreint s’anime sous une lumière chaude exaltant la texture des étoffes et des armures. L’intelligence dramatique du peintre s’impose en particulier dans le contraste chromatique qui isole le face à face entre le héros et sa mère, tout empreint de lyrisme.


 

Les figures féminines aux visages ronds, aux corps sinueux et aux doigts légèrement en pointe évoquent le style diffusé par Simon Vouet dans les années 1630. Toutefois, les personnages présentent ici une monumentalité expressive et pesante que l’on ne trouve pas chez le premier peintre de Louis XIII, ni chez aucun de ses principaux suiveurs parisiens. Dans l’état actuel de nos connaissances, il est possible de rapprocher l’œuvre de l’art d’un émule de Vouet quelque peu à part, le peintre troyen Jacques de Létin. Malgré l’influence de Vouet, qu’il rencontre lors de son séjour à Rome, la singularité de Létin s’affirme assez rapidement par une approche plus naturaliste et expressive, qu’il tient peut-être de l’étude des œuvres d’Orazio et d’Artemisia Gentileschi vues en Italie, ainsi que des étonnants retables d’Orazio Borgianni. En France, ce goût particulier pour le « réel » le rapproche d’un Mathieu Le Nain. Il montre également une attirance prononcée pour les vues da sotto in su qui se retrouvent de façon quasi systématique dans ses œuvres, permettant comme ici de modeler les visages par de forts jeux d’ombres et de lumière. Enfin, il ne faut pas oublier que le peintre a été formé à Troyes, où s’était épanouie aux siècles précédents une école de sculpture particulièrement expressive. C’est le mélange de tous ces éléments qui fait la particularité et l’originalité de l’artiste. Toutefois, si notre tableau présente des affinités avec l’art de Létin, il ne trouve dans le corpus actuellement connu de ses œuvres aucun équivalent 1. En effet, le catalogue de Létin est essentiellement composé aujourd’hui d’œuvres religieuses (surtout des retables) et de quelques allégories, exception faite d’une Mort de Viginie conservée au musée Pouchkine à Moscou, dont les dimensions monumentales diffèrent grandement de notre œuvre.


 

 

Guillaume Kazerouni

 

 

Note

1. Sur Létin, voir cat. exp. Jacques de Létin (Troyes, 1597-1661), Troyes, musée des Beaux-Arts, 1976, catalogue par Jean-Pierre Sainte-Marie.

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