• ill. 1. Alberto Gironella, Objeto Zapata 666, 1972, technique mixte, 100 x 80 cm, collection privée.

    ill. 2. Revers de l’oeuvre sur lequel est collée l’affiche de l’exposition de Mexico de 1972 qui reproduit notre oeuvre.

Alberto Gironella a exposé pour la première fois en 1952 dans une galerie de Mexico qu’il avait fondée avec plusieurs amis peintres, comme Enrique Echeverria et Vlady. Ce nouveau lieu répondait à leur impatience de ne plus voir les maîtres vieillissants, en particulier Rivera, Siqueiros et leurs suiveurs, régenter la production artistique du Mexique. Certes, des esprits plus libres, vivant plus volontiers à l’étranger – Rufino Tamayo, Carlos Mérida, JuanSoriano… –, se tenaient en dehors de la ligne officielle mais ils ne songeaient pas à se regrouper pour affirmer leur dissidence. Dès leurs premières apparitions publiques le mot d’ordre des jeunes artistes était : Fais ce que tu veux. Ils avaient aussitôt reçu l’adhésion d’autres peintres non moins agacés par le monopole que s’arrogeait la génération en place : José Luis Cuevas, Manuel Felguérez, Vicente Rojo, Fernando García Ponce, sans oublier Lilia Carrillo, seule femme du groupe… un petit groupe bientôt désigné comme celui de la Ruptura, rupture avec l’art officiel devenu académique. De fait, chacun avait son esthétique et sa manière particulières que les autres acceptaient. Quel rapport entre la figuration acérée de Cuevas ou de Vlady et l’abstraction de Felguérez ou de Rojo ? Auquel apparenter les assemblages de formes et d’objets de Gironella et ses interrogations des anciens peintres espagnols ?

La carrière de Gironella n’est pas simple à suivre, et moins encore ses récurrences thématiques. Pour ce qui nous retient ici, notons que la figure du révolutionnaire Emiliano Zapata apparaît chez lui dès 1956. En 1958, il montre des peintures au Musée d’art moderne à Paris, mais en 1959 il est à New York où il peint sa première Reina Mariana (Marie- Anne d’Autriche plusieurs fois portraiturée par Vélasquez). Peu après, il reçoit le prix du Salon de la jeune peinture de Paris et fait alors la connaissance d’Édouard Jaguer et de ses amis autour de la revue Phases qui, comme fait la Ruptura, accueille et expose aussi bien des artistes abstraits que figuratifs, et aussi bien ceux de CoBrA que des automatistes canadiens. Ce groupe ne se constitue pas en mouvement organisé ; il est en bons termes avec le surréalisme mais se garde de s’y laisser inféoder. Jaguer présente les Reines de Gironella à la galerie Bellechasse en 1961. C’est par lui que le peintre mexicain rencontrera André Breton qui l’intronisera surréaliste. Organisés ou informels, d’autres groupes pourront revendiquer Gironella qui, finalement, va à son gré et ne se laisse pas longtemps enfermer. Ne le retrouve-t-on pas en 1962 dans le Groupe Panique du dramaturge Fernando Arrabal et du
cinéaste Alejandro Jodorowski ? Arrabal et Jaguer seront parmi les premiers à lui consacrer chacun une monographie, respectivement en 1962 et 1964.

Gironella est un peintre connu lorsqu’en 1972 il montre au Palais des beaux-arts de Mexico, dans une exposition intitulée L’Enterrement de Zapata et autres inhumations, le tableau qui nous retient et qui est alors jugé si significatif qu’il fera l’objet d’une reproduction sur l’affiche publicitaire de l’exposition. Le critique d’art Luis Cardoza y Aragón, qui en rend compte dans son livre Pintura contemporánea de México (1974), rapporte que l’artiste y avait suspendu des centaines de petits sacs de sucre pour « servir d’ambiance à ses Zapatas ». Humour ? Provocation ? D’emblée le critique prévient qu’il vaut mieux « imaginer qu’on entre dans une forêt vierge » et met en garde ceux qui « s’aventurent à interpréter ses interprétations ». On reste effectivement perplexe. L’insistance avec laquelle Gironella s’est attaché au révolutionnaire mexicain montre assez qu’il en respectait l’engagement généreux, or les différents tableaux et assemblages qui le présentent sont toujours chahutés avec des capsules de boissons gazeuses, des publicités, voire des empreintes de fer à marquer le bétail. Notre tableau comporte aussi des objets de récupération incongrus qui intriguent : un morceau de bois (de mobilier ?), un petit cadre ancien et des fragments de décorations en tôle emboutie, telle qu’on en utilise dans les couronnes mortuaires. Que penser de ces Zapatas rayés de croix noires, cloués avec des capsules métalliques et, ici, agressivement barbouillés de rouge ?

Un autre maître de la critique d’art du Mexique, Octavio Paz, peut-il m’aider d’une suggestion ? « L’art d’Alberto Gironella, a-t-il écrit, se situe à l’intersection du mot et de l’image. » Peintes ou collées, les inscriptions ne sont pas rares, en effet, dans les tableaux du peintre. Encore faut-il comprendre leur sens, si toutefois elles n’en ont qu’un seul. Le tableau qui nous importe en contient deux identiques répétées deux fois en gros avec emphase, le nombre 666 noir sur fond jaune, comme une publicité pour quelque marque de bière. Un autre tableau de l’exposition intitulé Objet Zapata 666 comportait un seul de ces ostensibles collages 666. On peut être certain que, bien que très peu enclin à la religiosité, Gironella était trop fin lettré pour oublier que, selon l’Apocalypse de Jean, ce nombre représente le mal absolu, la Bête : « C’est un nombre d’homme et son nombre est six cent soixante-six. » L’image du bien et de la justice incarnée par Zapata peut-elle se dégrader ? Je me souviens d’une soirée chez Mercedes Iturbe où Gironella s’insurgeait contre l’industrialisation mondiale de l’image du Che Guevara. C’est encore vrai aujourd’hui et la mode persiste où un politicien en mal de réclame, un gamin ou une dame mûre promenant un chien peuvent arborer un tee-shirt avec une effigie de révolutionnaire. Frida Kahlo et l’immortel footballeur de l’année finissent pareillement sur des slips de bain. Quand Gironella présente Zapata, c’est avec un double sentiment de fascination pour ce que l’homme avait été et un rejet de l’usage ultérieur de son image, ce qui l’amène à bousculer l’histoire non pour la contester mais pour la défaire d’un révolutionnaire édulcoré ou d’un croquemitaine idéologique. Les héros sont-ils responsables de l’image qu’on fera d’eux lorsqu’ils seront commodément morts – assassinés comme Zapata ? D’un de ces tableaux de 1972 où le révolutionnaire est criblé de capsules clouées, Gironella a tenu à préciser : « Subliminalement j’avais la certitude que lorsque j’utilisais les capsules, c’était des balles. » Le rouge envahit le tableau et Zapata a du sang sur tout le corps et jusque sur le sombrero – mais beaucoup moins sur le visage et les mains. Faut-il plaindre les héros qu’on nous donne à idolâtrer ou nous en défier ? Pour Gironella, la profanation, la mise à mort ne visent probablement qu’à ressusciter une image douée de vie, un exemple authentique. L’art, celui de Gironella moins qu’un autre, ne cherche pas à donner des certitudes mais à réveiller qui veut voir. Comme l’écrit Cardoza y Aragón regardant ces Zapatas, « si je ne vois pas bien ce qu’il imagine, je peux au moins imaginer ce que je vois ». Chacun pour soi. (Serge Fauchereau)

 

 

 

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