Né à Rome d’un père pâtissier, Gaspard Dughet grandit place de la Trinité, coeur de la vie artistique romaine où évoluent un grand nombre de paysagistes nordiques et français – Paul Bril, Van Lear, Breenberg, Swanevelt, Claude Gellée et Nicolas Poussin, entre autres. Ce dernier, après avoir reçu vers 1629 l’hospitalité et les soins des Dughet, épouse l’une de leurs filles. L’entrée de Gaspard dans l’atelier de Poussin est la conséquence immédiate de cette union ; elle est d’autant plus évidente que la passion précoce du jeune homme pour la nature rencontre l’intérêt grandissant du maître pour la peinture de paysage. C’est donc exclusivement à ce genre que l’élève s’attache. Ses premiers essais en peinture surpassent les espérances de Poussin au point que ce dernier les aurait fait « très bien vendre, comme ses propres créations, ce qu’ils étaient(1) ». La filiation entre les deux hommes, artistique autant qu’affective, est telle que Gaspard est bien vite connu par le nom de Poussin qu’on lui accole.


Lorsqu’il prend son indépendance, vers Pâques 1635, Dughet n’a pas vingt ans, mais il ne tarde pourtant pas à recevoir des commandes prestigieuses qui augurent la suite de sa carrière. Le Lorrain, qu’il a sans aucun doute fréquenté au cours de sa formation chez Poussin, intervient à son tour dans son développement en lui confiant l’exécution de fresques de sa composition au palais Muti Bussi à Rome vers 1636-1642. De Claude, le « Guaspre » tient son goût pour les effets de lumière et pour l’imitation des moments du jour. Il trouve également dans son oeuvre un modèle de paysage pastoral qu’il va s’approprier et faire évoluer au gré de ses expériences.


L’art de Gaspard traduit sa philosophie et son mode de vie. Il a mêlé dès son adolescence la pratique du dessin à celle de la chasse et de la pêche, les trois activités ayant pour seul objet une adoration de la nature. De bonne heure, l’épicurien qu’il a dû être a loué pas moins de quatre logis dans les alentours de Rome pour disposer du plus large éventail possible de motifs, et varier les jouissances de la vie champêtre. C’est du moins la légende qu’avec le temps ses paysages, exempts de sujets historiques, pleins d’un sentiment panthéiste, ont façonnée.


Représentatif de l’art de ce bon sauvage, notre paysage se distingue par sa vaste ampleur spatiale. Tous les éléments qui le composent y concourent : la rivière qui le traverse en serpentant du lointain jusqu’à l’avant-plan, le sentier qui surgit de l’angle inférieur gauche pour se projeter dans l’espace du spectateur – dispositif dynamique qu’affectionne le peintre dans sa maturité –, les massifs végétaux en forme de coulisses latérales articulant la profondeur. Tel un metteur en scène disposant son décor, Dughet invite à participer au spectacle que forme à l’arrière plan l’impressionnant horizon de montagnes. Sa configuration, que l’on pourrait croire sortie de l’imagination du peintre tant elle est étrange, ne doit pas faire oublier que celui-ci a précisément cherché à capter la nature dans toute sa variété et dans ses aspects les plus inattendus au cours de ses pérégrinations. Le ciel animé de nuages qu’un soleil couchant irradie rappelle enfin que l’air circule abondamment dans cette contrée peu civilisée.


S’il est évident que ce tableau n’appartient pas à la jeunesse de Dughet, une datation précise reste difficile. Son point de vue surélevé et son large champ visuel dépourvu d’obstacle peuvent être rapprochés des tableaux d’apparat que Marie- Nicole Boisclair situe dans la « grande maturité » de l’artiste(2), au-delà de 1656. (M.K.)


 

1. Lione Pascoli, Vite de’Pittori, Scultori ed Architetti moderni, Rome, 1730-1736, éd. Valentino Martinelli et Alessandro Marabottini, Pérouse, 1992, p. 126, cité d’après la traduction de Silvia Ginzburg, « Les paysages de Nicolas Poussin et Gaspard Dughet dans la première moitié du XVIIe siècle », dans Nature et idéal. Le Paysage à Rome, 1600-1650, cat. exp. Paris, Grand Palais ; Madrid, musée du Prado, 2011 (Paris : RMN/Grand Palais, 2011), p. 60.
2. Marie-Nicole Boisclair, Gaspard Dughet, 1615-1675, Paris, Arthéna, 1986.

Réduire

Lire la suite

Imprimer