• ill. 1. Luca Giordano, Autoportrait en philosophe cynique, vers 1660. Huile sur toile, 131 x 103 cm. Düsseldorf, Kunstpalast.

    ill. 2. Luca Giordano, Autoportrait, avant 1692. Huile sur toile, 85 x 75 cm. Madrid, collection duchesse de Cardona.

    ill. 3. Luca Giordano, Autoportrait, vers 1688. Huile sur toile, 46,8 x 35,3 cm. Stuttgart, Staatsgalerie.

    ill. 4. Luca Giordano, Autoportrait, vers 1692. Huile sur toile, 130 x 102 cm. Naples, Pio Monte della Misericordia.

Le visage du peintre Luca Giordano revêt, en ouverture d’une exposition sur le thème de l’autoportrait, une importance emblématique. Sans avoir le pouvoir de captivation des effigies de Dürer, ni la flamboyante exubérance de celles de Rembrandt, celles de l’artiste napolitain en font néanmoins un cas d’école. Dans la généalogie des autoportraitistes en série Giordano est en effet l’un des tout premiers. Il se peignit tout au long de sa vie, en figure évangélique – saint Luc –, et de fantaisie – philosophe, alchimiste –, en costume de cour, puis au naturel, avec ou sans perruque, lunettes pincées sur le nez. De trois ordres, ses mobiles sont exemplaires de cet art spéculaire tenant à la fois de la mémoire, de l’introspection, et de l’autopromotion.

Le peintre a sur le commun des mortels ce privilège de pouvoir enregistrer l’évolution de ses traits, de pouvoir peindre le journal de sa physionomie en imitant sur la toile l’image que son miroir lui renvoie : c’est le mobile élémentaire. Mais il ne se contente pas de reproduire un reflet, il tente aussi – et cette gageure est plus grande – de révéler l’individu derrière le masque, de donner accès à son moi. Les descriptions physionomiques que son biographe nous a livrées doivent certes inviter à interpréter ce masque avec prudence : « Il avait le visage aussi pâle que maigre, avec le nez proéminent, ce qui faisait paraître sa bouche plus grande en la rehaussant. Son regard semblait plutôt sévère et mélancolique que jovial et gai, si bien que celui qui ne le connaissait pas le croyait homme taciturne, mais c’était faire erreur car il était l’allégresse même dans la conversation et était à lui seul capable de divertir quelque compagnie que ce soit1. » Et plus loin: « À première vue il semblait austère et hypocondriaque, par le fait qu’il avait le visage plutôt long qu’ovale, et de couleur pâle,[…] à cela s’ajoutant des yeux couleur marron, comme étaient aussi ses cheveux ; [...] même dans ses portraits Giordano apparaît d’humeur mélancolique2. »

Si Dominici nuance cette première impression en la mettant sur le compte de l’apparence et non du caractère profond, il est patent, cependant, que l’artiste qui se représente comme le fait Giordano, à plus forte raison dans un dépouillement intime, cherche à saisir une vérité. Celle que le peintre donne à voir, quel que soit son costume d’ailleurs, dépourvue de tout effort de séduction, est empreinte de gravité. Dans notre autoportrait ainsi que dans les quatre autres connus de la maturité et de la vieillesse, cette gravité est accusée par l’accessoire qu’il arbore avec une évidente fierté, les bésicles. L’enjeu de ce détail est majeur, car il traduit, après l’intention autobiographique, après l’ambition psychologique, le troisième mobile de Giordano comme autoportraitiste : l’affirmation d’un statut intellectuel de l’artiste.

Les expressions les plus ambitieuses de cette revendication remontent à la jeunesse de Giordano, alors que l’élève de Ribera reçoit l’influence de l’avant-garde intellectuelle napolitaine, réunie en société philosophique et scientifique sous le nom d’Accademia degli Investiganti. Née en 1650 de l’introduction des travaux de Descartes et de Gassendi, cette société anima la vie culturelle locale jusqu’à ce que sa défense des idées matérialistes et de la philosophie naturelle attire sur certains de ses membres la censure de l’Inquisition à la fin des années 1680. Si Giordano n’en fit pas partie, ses autoportraits en alchimiste, en philosophe cynique (ill. 1) ou stoïcien, témoignent de ses rapports étroits avec deux des Investiganti les plus notoires, Leonardo Di Capua et Giuseppe Valletta3.

Giordano abandonne cette typologie dans sa maturité, lorsque la haute réputation qu’il a acquise le dispense de mettre en scène son ambition et la valeur qu’il s’attribue. L’accessoire binoculaire va dès lors assumer à lui seul l’affirmation des facultés intellectuelles qu’exprimait autrefois le costume savant. Comme il a bien été observé, Luca Giordano est le premier artiste à se figurer avec des lunettes4, accessoire incongru qui parasite la physionomie et met en évidence une infirmité – Murillo en exploite le côté pittoresque dans son Groupe familial dans le vestibule d’une maison (Fort Worth, Kimbell Art Museum). Mais, à l’époque où Giordano l’adopte comme un élément constitutif de sa personnalité, cet objet est d’abord associé dans la peinture aux sciences et à l’érudition: c’est un attribut des docteurs de l’Église, de saint Jérôme. Dans son autoportrait officiel (ill. 2) l’objet dialogue avec les symboles de son art déposés au pied du buste.

Inédit, notre portrait partage avec ceux de la Staatsgalerie de Stuttgart (ill. 3) et du Pio Monte della Misericordia de Naples (ill. 4) l’économie de moyens qui caractérise l’art de celui que l’on connaît aussi sous le nom de « Fa Presto » : rapidement modelée, la physionomie émerge du fond préparé en brun, laissé en réserve, le buste étant succinctement brossé. L’invariable foulard et les bésicles sont les seuls accessoires qui ornent la figure ; celle-ci est de la couleur blafarde décrite par le biographe, et tous les traits du visage semblent répondre aux lois de la pesanteur : les paupières, les joues creusées et les commissures de la bouche tombantes ne trahissent rien de l’allégresse dont l’artiste était capable. Si l’exercice introspectif ne saurait faire moins de concession à l’agrément, c’est qu’il dresse un état physique de son lieu propre. (M.K.)

 

 

1. « Fu di volto magro e alquanto pallido con naso eccedente ond’è che un poco cresceva e rialzava la bocca. La sua guardatura sembrava piuttosto severa e malinconica che gioviale ed allegra, onde chi nol praticava credealo di uomo saturnino, ma s’ingannava essendo egli l’istessa allegria in conversazione e bastevole a tenere in festa egli solo qualsiasi brigata », Bernardo de Dominici, Vite de’ pittori, scultori ed architetti napoletani, Napoli, 1742-1745, III, p. 431.
2. « A prima veduta sembrava austero, ed ippocondrico, perciocché era egli di volto più tosto lungo, che ovato, ed era scarmo di color pallido,... aggiungendo che gl’occhi erano di color castagno, come erano anche i capelli ; [...] Anche ne’ suoi ritratti apparisce il Giordano di umore malinconico », idem, p. 440-441.
3. Voir Oreste Ferrari et Giuseppe Scavizzi, Luca Giordano. L’opera completa, Naples, Electa Napoli, 1992, I, p. 14.
4. Philippe Lanthony, Les Yeux des peintres, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1999, p. 132.

Réduire

Lire la suite

Fiche de l'artiste

Autres oeuvres

Imprimer


Autres oeuvres de cet artiste

Ces livres peuvent également vous intéresser