Dès lors que ce fils de négociants lyonnais devient orphelin, à l’âge de dix ans, sa vie d’art et de dévotion est toute tracée : dans le pensionnat d’Oullins, où ses grands-parents paternels le placent avec son frère en 1838, il trouvera une maison, une famille et une vocation. L’éducation dispensée par le charismatique abbé Lacuria, émule et divulgateur de la théologie et de l’esthétique de Lamennais, marque profondément les élèves qui formeront un petit cercle partagé entre foi et exercice de l’art. Parmi eux plusieurs seront prêtres, tels les frères Captier et Louis Mouton, dont Borel épousera la sœur Adèle, après avoir lui-même hésité entre l’état ecclésiastique et la vocation artistique1. Même si l’art s’impose à lui, il ne cherche pas pour autant à suivre un parcours académique ; il se choisit des maîtres en Ingres (brièvement), Hippolyte Flandrin, et surtout Louis Janmot, avec lequel il se lie d’une profonde amitié. Deux ans après la mort prématurée de sa femme, Borel reçoit, en 1860, un héritage qui le met à l’abri du besoin et lui permet de s’adonner à l’art sans se soucier de se procurer des commandes. Indifférent même à toute recherche de succès et de renommée, celui qui qualifie sa position d’artiste de « sacerdotale » réserve son talent et ses libéralités aux institutions qui lui sont chères. À l’école d’Oullins tout d’abord, désormais administrée par les dominicains, il offre une chapelle, commandée à l’architecte Bossan, et dont il va réaliser le décor durant vingt années. Celui de l’église d’Ars-sur-Formans, consécutif à la rencontre du peintre avec Jean-Marie Vianney, curé d’Ars, est l’autre de ses grands travaux2.

 

Huysmans est l’un des rares auteurs à avoir donné un écho à ses travaux au-delà des fron­tières lyonnaises, en l’évoquant dans son roman La Cathédrale (1898) : « un artiste inconnu vivant en province et n’exposant jamais à Paris, Paul Borel, peignait des tableaux pour les Églises et pour les cloîtres, travaillait pour la gloire de Dieu, ne voulant accepter, des prêtres et des moines, aucun salaire. Au premier abord, ses panneaux n’étaient ni juvéniles, ni prévenants ; les locutions dont il usait eussent fait quelquefois sourire les gens épris de modernisme ; puis il convenait, pour bien juger son oeuvre, d’en écarter résolument une partie et de ne conserver que celle qui s’exonérait des for­mules par trop éventées d’une onction connue, et alors quel souffle de mâle zèle, d’ardente dévotion, la soulevait, celle-là3 ! »

 

L’autoportrait peint par Borel en 1855 est un nouvel exemple du singulier tropisme de l’école lyonnaise pour cet exercice d’introspection. L’affirmation du moi a toujours pris une tournure originale ou étrange sous les pinceaux de Bonnefond, Guichard, Janmot ou Flandrin4. C’est par le clair-obscur que l’effigie de Borel exerce sa fascination. Il n’est pas anodin que le peintre reçoive la lumière d’en haut et qu’elle dessine un halo autour de son buste : c’est l’autoportrait d’un homme illuminé par la foi. L’air de candeur mélancolique que ses yeux plongés dans l’ombre confèrent à son expression n’est pas sans rappeler celui de quelque saint. Mais en s’idéalisant le jeune homme de vingt-sept ans veut aussi séduire par les charmes de sa figure ; puisque la provenance de l’oeuvre est inconnue, il est permis de supposer qu’elle fut peinte pour sa fiancée, Adèle Mouton, épousée l’année suivante. (M.K.)

 

 

1. Voir Élisabeth Hardouin-Fugier dans Les peintres de l’âme. Art lyonnais du XIXe siècle, cat. exp. Lyon, musée des Beaux-Arts, 1981, p. 99.
2. Voir Félix Thiollier, Paul Borel, peintre et graveur lyonnais, 1828-1913, Lyon, Lardanchet, 1913.
3. Joris-Karl Huysmans, La Cathédrale, Paris, Plon, 1915, p. 379-380. Voir le commentaire de Patrice Béghain, Une histoire de la peinture à Lyon, Lyon, Stéphane Bachès, 2011, p. 232.
4. Voir Sylvie Ramond et Stéphane Paccoud (dir.), Autoportraits. De Rembrandt au selfie, cat. exp. Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle ; Lyon, musée des Beaux-Arts ; Édimbourg, National Galleries, 2015-2016, et Le Moi en face. Autoportraits de Giordano à Molinier, cat. exp. Lyon, galerie Michel Descours, 2016.

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