• ill. 1. Thomas Couture, L’Enfant aux bulles de savon, vers 1859. Huile sur toile, 130,8 x 98,1 cm. New York, The Metropolitan Museum.

Jean-Baptiste dit Joanny Chatigny est, à l’instar de James Bertrand ou de Pierre-Charles Comte, un représentant oublié de l’école lyonnaise « post-troubadour ». La formation de cet élève des écoles des beaux-arts de Lyon (1848-1852) et de Paris est peu documentée. Ses biographes, Audin et Vial, Bénézit, ne placent pas dans le même ordre chronologique son voyage en Italie et ses douze années de résidence à Paris, au cours desquelles il fréquente les ateliers de Picot, de Couture et de Chenavard. Le peintre se réclamera plus volontiers d’Hippolyte Flandrin, nom plus favorable à l’obtention de commandes religieuses à Lyon lorsqu’il s’y établit définitivement en 1862. Il poursuit une honorable carrière de décorateur dans ce genre, ornant des chapelles à Chalon-sur-Saône, Villefranche-sur-Saône, Paray-le-Monial, Lyon. Il participe également régulièrement aux Salons de Paris et de Lyon jusqu’à sa mort avec des tableaux d’histoire, des scènes de genre et des portraits.
 

En 1865, Chatigny fait d’Ascanio, jeune apprenti de Benvenuto Cellini, le sujet d’un tableau qu’il présente à l’exposition de la Société des Amis des Arts de Lyon. Le personnage a été popularisé par le roman éponyme d’Alexandre Dumas (1847), lequel s’inspirait des mémoires du sculpteur traduits pour la première fois en français en 1822. Cellini y évoque le jeune homme au moment de son départ pour la France : « Ascanio était chez moi depuis plusieurs mois, et nous l’avions surnommé le petit vieux, à cause de sa maigreur et de sa pâleur. Je le croyais, du reste, plus âgé qu’il n’était, car il s’acquittait si bien de son service, était si instruit, et déployait tant d’intelligence, que la raison se refusait à admettre qu’il n’eût que treize ans, comme il le prétendait. Au bout de quelques mois, il reprit bonne mine, et devint le plus beau garçon de Rome. Il était si bon serviteur, ainsi que je l’ai déjà dit, et il avait une si merveilleuse aptitude à apprendre, que je le traitais, l’habillais et l’aimais comme s’il eût été mon fils1. » Plus favorable à l’artiste que Philippe Burty, jugeant le ton général du tableau « inconsistant et l’intention du geste mal indiquée2 », le critique lyonnais de L’Écho de Fourvière a bien identifié l’influence sous laquelle le peintre lyonnais, encore fortement marqué par son expérience parisienne, a composé son tableau : « Son Ascanio, ciseleur florentin du XVIe siècle, est certainement, malgré tout le soin pris pour le dissimuler, une réminiscence du Fauconnier de Couture, une des meilleures choses de ce maître. L’Ascanio est une très bonne note et offre un ensemble de qualités qui, développées dans le sens inverse du maître qui a produit la Décadence des Romains, pourront conduire à l’originalité3.» Plus encore que du Fauconnier (Toledo Museum of Art), la composition de Chatigny est une dérivation de L’Enfant aux bulles de savon (ill. 1) comme en témoignent l’attitude, l’accord noir et blanc du costume et l’intérieur studieux servant de cadre à la scène de contemplation. C’est sans doute pour dissimuler cette imitation à son maître que Chatigny ne présente pas son tableau au Salon de Paris. Il n’est pas sans saveur que le jeune peintre ait en cela agi comme le jeune orfèvre du XVIe siècle qui, à la cour de François 1er, avait trahi Cellini, reparti en Italie, en tentant de contracter des commandes à sa place. Mais s’il a imité une composition de son maître, Chatigny en revanche s’en démarque par un sens plus nuancé et plus suave du coloris qui illustre le prestige de l’ancienne école vénitienne au XIXe siècle. (M.K.)

 

 

 

 

1. Mémoires de Benvenuto Cellini, traduits par Léopold Leclanché, Paris, Jules Labitte, 1843, p. 190.
2. Burty, 1865, p. 280.
3. Léonard, 1865, p. 55.

 

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