• Paul Huet, Vue générale de Rouen prise du Mont aux Malades, 1831, Salon de 1833. Huile sur toile, 195 x 229 cm. Rouen, musée des Beaux-Arts.

    Richard Parkes Bonington, Vue de Rouen depuis la colline Sainte-Catherine, 1821-1822. Aquarelle, plume et encre brune sur traits de graphite, 14,8 x 23 cm. New York, The Metropolitan Museum.

    Paul Huet, Vue générale de Rouen. Aquarelle, 20 x 30,5 cm. Rouen, musée des Beaux-Arts.

Malgré ses dispositions pour l’étude et pour le latin en particulier, ce fils de commerçant originaire de Rouen abandonne précocement l’école lorsque son goût pour le dessin s’affirme avec la force d’une vocation. C’est au bord de la Seine et dans l’île Seguin, dans la propriété d’amis de la famille, qu’il a contracté l’amour de la nature. Il choisit mal son premier maître et après quelques mois infructueux dans l’atelier de Pierre Guérin, où il se sent comme un étranger, il passe dans celui de Gros, avec l’art duquel il a plus d’affinités. Mais sa formation la plus profitable est celle qu’il se compose lui-même: « Sans mes lectures poétiques et mon amour des champs, je ne sais ce que je serais devenu; fréquentant les musées, chose peu encouragée alors, passionné pour le paysage que j’entrevoyais, lorsque je pouvais échapper à la cour de douze pieds de la maison paternelle, j’espérais rendre ces scènes, tous ces grands spectacles1. » L’étude des maîtres anciens seconde ainsi son sens intuitif de l’imitation de la nature qui le porte à peindre le
paysage avec rusticité, et enrichit son coloris d’une grande palette de nuances. Sa rencontre avec Delacroix à l’Académie suisse s’établit sur cette base et sur celle d’une commune passion pour la poésie de Byron. L’exposition des oeuvres de Constable au Salon de 1824 le marque irrémédiablement, elle le conforte dans la voie qu’il s’est choisie et accélère son évolution en lui donnant l’exemple d’une liberté d’expression pleinement assumée, d’une « originalité sans effort, soutenue par la vérité et la verve […]. C’était la première fois peut-être qu’on sentait la chaleur, pour la première fois qu’on voyait une nature luxuriante, verdoyante, sans noir, sans crudité, sans manière2. » Il est le premier paysagiste français à en tirer les leçons et devient de fait l’initiateur du romantisme dans ce genre.

 

Quoiqu’il se heurte aux résistances du jury du Salon, qui lui refuse des oeuvres dès sa première participation en 1827, il parvient à imposer sa peinture grâce au soutien du comte de Forbin, directeur des Musées royaux, et des critiques et écrivains de la nouvelle école (Planche, Hugo, Lamartine, Sainte-Beuve). Tout au long de ses voyages à travers la France, Huet creuse le sillon d’une peinture de paysage poétique, et cultive un sens émotionnel de l’imitation de la nature sans en trahir la vérité. Si sa rétrospective à l’Exposition universelle de 1855 lui apporte une reconnaissance complète auprès des critiques, il a le malheur de voir l’État lui préférer les peintres de l’école de Barbizon auxquels il a ouvert la voie, tel Théodore Rousseau. Il n’en occupe pas moins la place d’un précurseur dans l’histoire de la peinture française du XIXe siècle.
 

À ses débuts, Paul Huet a fait de la Normandie le terrain privilégié de ses expérimentations. Il lui consacre sa première grande réalisation, une vue panoramique de la ville de Rouen large de quarante pieds pour le Diorama Montesquieu, installé à Paris en 18293, et qui lui assigne, aux yeux du critique de la Revue encyclopédique, « un rang distingué parmi nos premiers paysagistes » : « La ville gothique, à demi ensevelie dans le brouillard, s’éclaire par sommités et accidentellement des lueurs magiques d’un ciel changeant de Normandie: la scène se déroule dans la campagne; l’ensemble est plein de suavité, et peut rivaliser, comme effet et comme charme, avec les poétiques productions du célèbre peintre anglais Turner. » De cette toile disparue dans l’incendie du Théâtre de la Gaîté il tire les sujets de deux tableaux, dont la Vue générale de Rouen prise du Mont aux Malades exposé au Salon de 18334 (ill. 1). Inédite, notre Vue de Rouen depuis la colline Sainte-Catherine participe de ses recherches effectuées dans les années 1820 et qui conduisent à ce tableau fondateur du paysage romantique.
 

Plusieurs séjours de Huet à Rouen sont documentés au cours des années 18205, parfois en compagnie de Bonington avec lequel il s’est étroitement lié dans l’atelier de Gros. Comme plusieurs autres sujets traités par les deux artistes, le petit tableau de Huet trouve son équivalent dans une aquarelle de Bonington prise depuis la même colline, d’un point de vue très proche, animée de la même manière à l’avant-plan par deux figures qui donnent son échelle au paysage; seule la saison diffère (ill. 2). La colline Sainte-Catherine est à l’opposé du Mont-des- Malades que le peintre choisira en définitive. Contrairement au paysage lavé à l’aquarelle depuis ce site, sans doute en automne à en juger par sa tonalité jaune et rousse (ill. 3), notre huile sur toile a dû être exécutée, ou du moins achevée, en atelier comme en témoignent la délicatesse du toucher et le caractère fini du ciel. Celui-ci, comparé au traitement plus synthétique de la topographie, semble bien être le sujet principal de l’étude. Prenant modèle sur Ruysdael plus que sur Constable, Huet règle le rapport du ciel avec la terre, modélise les ombres portées des nuages sur la ville de manière à mieux détacher le profil des flèches gothiques. Enfin, même si le point d’observation n’est pas le même, la petite huile prépare, par l’ouverture de son champ visuel et l’amplitude spatiale qui en découle, les effets que le peintre agrandira dans son tableau définitif, lequel se distingue, selon Gustave Planche, « par des qualités précieuses et surtout par l’étendue indéfinie de l’horizon. Il semble que la toile recule et s’agrandisse presque à chaque minute6. » (M.K.)

 

 

 

 

1. Paul Huet (1803-1869) d’après ses notes, sa correspondance, ses contemporains ; documents recueillis et précédés d’une notice biographique par son fils, René Paul Huet ; préface de Georges Lafenestre, Paris, H. Laurens, 1911, p. 5.
2. Idem, p. 95.
3. Pierre Miquel propose d’y voir le même diorama déjà admiré par Delécluze en 1824-1825, anticipant ainsi la datation de l’oeuvre de cinq années, voir Paul Huet. De l’aube romantique à l’aube impressionniste, Paris, Somogy, 2011, p. 40.
4. Le second est la Vue de la vallée et du château d’Arques du Salon de 1840, Orléans, musée des Beaux-Arts.
5. En 1821, en juillet 1822, de juin à octobre 1825, 1827 et à partir de 1828, voir Miquel, p. 39 et 45.
6. Gustave Planche, « Salon de 1833. Dernier article », Revue des Deux Mondes, 2e série, II, p. 189.

 

 

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