Originaire de Lyon, Antoine Berjon a été formé aux métiers de la Fabrique, c’est-à-dire aux différentes activités de tissage. Il se spécialise rapidement dans le dessin pour des modèles de soieries et de tissus car, comme l’écrira Alexandre Dumas, Lyon « est une immense manufacture qui absorbe à son profit toutes les facultés de ses enfants. Si l’un d’eux […] naît peintre, au lieu de lui laisser jalouser la renommée d’un Raphaël ou d’un Rubens, on enchaîne son crayon dans les contours d’une broderie (1).» Mais après que Berjon eut suivi l’enseignement du sculpteur Michel Perrache et de l’abbé Rozier, célèbre agronome, la Révolution bouleverse la voie que l’industrie locale lui traçait. Au lendemain du siège de Lyon par l’armée de la République, qui a ruiné la ville au cours de l’été 1793 et anéanti tout moyen de subsistance pour les artistes, Berjon s’exile comme bon nombre d’entre eux à Paris. S’il expose au Salon depuis 1791, le jeune Lyonnais doit attendre 1798 pour être reconnu comme l’égal de Van Spaendonck et de Van Dael, avec Le Cadeau, peint en hommage au miniaturiste Jean-Baptiste Augustin (Lyon, musée des Beaux-Arts), un ami de la première heure.

 

Berjon regagne Lyon en 1810 à la faveur de sa nomination comme professeur de la classe de fleurs à l’École des beaux-arts de la ville nouvellement restaurée, avec pour mission de former les dessinateurs d’une nouvelle fabrique de tissage mise au point par l’ingénieur Jacquard. En 1823, il est la victime collatérale d’un complot ourdi par Auguste de Forbin, François Artaud et Pierre Révoil, visant à placer ce dernier au poste occupé par Fleury Richard. Sous prétexte de redresser le niveau d’enseignement supposé déclinant de l’école, Berjon et son confrère Cochet sont également remplacés. Vivant dès lors retiré, il n’en continue pas moins de peindre et de former des élèves. Berjon s’impose comme l’un des grands maîtres de la nature morte du XIXe siècle. Marqué autant que Van Dael et Van Spaendonck par les modèles de la peinture hollandaise du XVIIe siècle, il maîtrise parfaitement le fini illusionniste, compose peut-être avec moins d’exubérance les tableaux de fleurs que ses deux contemporains, mais a développé des formules d’une originalité plus grande. Elle tient au contraste des matières qu’il affectionne – surfaces miroitantes et textures rugueuses – la Nature morte de fleurs, de coquillages, de tête de requin et de pétrifications (1819) du musée de Philadelphie en étant l’exemple le plus insolite. Le recours à la géométrie accuse également la modernité de son optique, qui ne se contente par de rendre le relief des choses, mais est aussi capable, au moyen de la perspective, de créer l’illusion de l’espace. Le Bouquet de lis et de roses dans une corbeille posée sur une chiffonnière (1814) du musée du Louvre pousse cette virtuosité à un niveau inégalé. Notre Nature morte aux raisins, châtaignes, courges et pain de sucre offre également un magistral exemple de cette combinaison. Berjon seul pouvait déceler le pittoresque d’un pain de sucre parfaitement cubique. Jouant par l’éclat de sa couleur le rôle souvent dévolu à l’albâtre dans ses compositions, ce solide contraste de manière « piquante » avec les cosses hérissées des châtaignes et avec la peau rugueuse des courges. Le relief de la grappe de raisin en saillie d’un parapet de marbre, poncif du genre, est remarquablement concurrencé par celui des châtaignes, pourtant en retrait, qui signent la maestria du peintre à son sommet. (M.K.)


 

1. Alexandre Dumas, «Rome dans les Gaules», Revue de Paris, nouvelle série, XL, 1837, p. 35.

 

 

 

 

 

 

 

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