« Sur le fil sans fin
De sa toile-écran
Funambule du burin
Faux cils excès de joie bas résille
Cris rauques sous le vernis
Sperme amidon fécule et albumine
Des femmes fleurs s’ouvrent dans l’œil du
printemps
Ocelles de plumes sur un pan de mur évanoui
Leur pubis un volcan
Brûlant et stérile
Leur plaie un lac pierre de lune
Un masque une chimère
Couvre leur visage de nuit
La peinture sèche
Un nœud d’angoisse durcit
Un drap défait bande en spirales
Le délire de Pierre Molinier
Vit. »

Joyce Mansour, « Sens interdits » (1979), Œuvres complètes, prose et poésie, Paris, Michel de Maule, 2014, p. 548-549.

 

 

« La liberté vécue entre ces quatre murs, le problème de l’humanité (qu’est-ce qu’être homme, et comment l’être ?) sans cesse posé dans sa tête, on comprend que Molinier n’ait cessé d’hésiter au bord de ce gouffre : être homme – et pourquoi n’être pas femme ? Le mot homme a deux sens et, comme dans ces illusions d’optique où sitôt que la conscience saisit un dessin c’est un autre dessin qui veut apparaître, en même temps qu’il était le plus homme de tous, Molinier, par la force des choses, l’était le moins. » (Pierre Bourgeade)


Pierre Molinier (1900-1976) est connu pour ses photographies et photomontages érotiques qui interrogent l’androgynie et pour ses peintures, souvent sombres, qui entremêlent des corps. Au début des années 1920, il suit des cours de dessin à Agen et étudie les oeuvres des maîtres anciens. Lorsqu’il présente Le Grand Combat au Salon des Indépendants de Bordeaux en 1951, les corps enlacés font scandale, la peinture est censurée. En 1955, Molinier envoie des reproductions de ses tableaux à André Breton qui lui répond avec une lettre enthousiaste : « Vous êtes aujourd’hui le maître du vertige, d’un de ces vertiges que Rimbaud s’était donné à tâche de fixer, et peutêtre du pire. » Il lui propose d’exposer plusieurs oeuvres à la galerie L’Étoile scellée (1955-1956) puis dans l’Exposition internationale du surréalisme de 1969. À partir des années 1960, il se consacre totalement à son œuvre photographique et picturale, abandonnant son métier de peintre en bâtiment. Molinier se met en scène en se travestissant ou en faisant poser ses amis. Il découpe ensuite les images, réalise des montages qu’il rephotographie pour parvenir à des tirages les plus propres possibles. Le Temps de la mort est peint la même année qu’a lieu le tournage du film de Raymond Borde consacré à l’œuvre de Pierre Molinier (le premier d’une importante filmographie). Les papiers réunis par Jean-Luc Mercié permettent de suivre la genèse du documentaire (21 min.) et de constater l’incidence des prises de vue sur l’évolution des peintures. D’abord écarté, Le Temps de la mort est finalement intégré au film dans des plans additionnels par rapport au script original. Molinier insiste sur l’importance du travail de Raymond Borde et reconnaît sa dette envers le film qui l’a incité à retravailler certains tableaux. Le commentaire du documentaire signé André Breton reprend l’essentiel de la préface rédigée pour l’exposition à L’Étoile scellée. Le film n’est projeté qu’en 1964 lors d’une séance privée. À propos de notre tableau, Molinier déclare : « Pour moi ce tableau est un acte de foi […], puisque la gastronomie et autre buvaillerie sont célébrées, pourquoi pas un culte de la volupté. La volupté qui se rapproche si bien de la béatitude de la mort. » Il est reproduit en mars 1963 dans le quatrième numéro de la revue La Brèche. À partir du milieu des années 1960, Pierre Molinier multiplie les rencontres avec des peintres surréalistes et commence à réunir ses photomontages dans la perspective d’en éditer une sélection. Il ne cessera jamais de modifier la maquette du recueil qui ne sera finalement pas publié de son vivant (édition posthume de 1995). Le Chaman et ses créatures est articulé autour de deux figures tutélaires, Emmanuelle et Hanel Koeck, dont l’évolution des relations sentimentales influe sur la distribution des images, leur rythme et leur ordre. Il se documente et exploite abondamment le livre de Mircea Eliade sur le chamanisme : « Le chamanisme est une des techniques archaïques de l’extase, à la fois mystique, magie et “religion” dans le sens large du terme » (préface, Payot, 1950). Les répétitions de bras et de jambes ainsi que la symétrie qui caractérisent les photomontages trouvent leur source autant dans les représentations de Shiva ou dans le tantrisme1 que dans une publicité de machine à laver découpée et conservée par Molinier. Sur le pavois, la planche 26 du Chaman, est citée par l’écrivaine, journaliste et éditrice féministe Xavière Gauthier dans son étude Surréalisme et sexualité (Gallimard, 1971) qui dresse un bilan sévère du rapport des surréalistes au corps et à l’amour.


 

1. Le tantrisme reconnaît en chaque individu un élément mâle et un élément femelle que l’adepte s’efforce de réunir. Sur le tantrisme, voir Françoise Garcia, « Photomontage et art tantrique », Pierre Molinier. Jeux de miroirs, p. 49 à 57.

 

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