Martinus Rørbye est sans doute le plus nomade des peintres de l’Âge d’or danois. D’abord élève de C. A. Lorentzen à l’Académie de Copenhague à partir de 1820, il se rapproche d’Eckersberg en 1825 et se lie d’une étroite amitié avec lui. Après un premier voyage en Norvège en 1830, Rørbye entreprend en 1834 un voyage d’études qui va le conduire au-delà des frontières habituelles du Grand Tour. Parvenu jusqu’à Rome, en passant par Paris, il poursuit sa route, en compagnie de l’architecte Gottlieb Bindesbøll, en Grèce et en Turquie, où aucun artiste danois ne s’était encore rendu. De retour à Rome à l’automne 1836, il reste en Italie encore une année avant de rentrer au Danemark en passant par Munich. S’il reviendra en Italie à plusieurs reprises, la seconde partie de sa carrière est surtout marquée par la découverte de la province du Jutland, encore exotique aux yeux du public de la capitale.


 

 

La considération dont jouit Rørbye sur la scène artistique danoise dépasse de beaucoup celle rencontrée par tous les autres élèves d’Eckersberg. Elle peut être résumée par l’opinion enthousiaste de la revue de la Société des beaux-arts Dansk Kunstblad à la suite de l’exposition de l’artiste de février 1838 : « en vérité, la quantité et la beauté des œuvres que son pinceau a tirées de la Nature sont si grandes que l’on ne sait pas trop par où commencer et finir, si l’on ne veut pas laisser passer un morceau de premier ordre 1 ». Cette estime fut consacrée par sa nomination comme professeur de l’Académie royale en 1844, honneur qu’aucun élève d’Eckersberg n’avait connu jusqu’alors.

 

 

 

 

Le 8 août 1836, Rørbye quitte Rome pour parcourir les collines à l’est de la ville (Civitella, Olevano) avant d’élire domicile à Subiaco du 26 août au 4 novembre. La ville et les deux monastères requièrent la majeure partie de son temps, en particulier l’église inférieure du Sacro Speco dont le peintre envisage de tirer un tableau (Vue de la chapelle du monastère de Saint-Benoît, 1843, Copenhague, Statens Museum for Kunst). En marge des études qu’il réalise autour de ce projet, il esquisse le portrait d’un jeune abbé lisant dans sa chambre. Achevée le 9 octobre 2, la composition rencontre un succès tel que Rørbye en exécute une réplique avant la fin de l’année, puis la répétera de nouveau en 1838, en 1842 et en 1846. Que les membres de la Société de l’art danois reçoivent en 1862 une gravure du Jeune abbé lisant est le signe de son statut d’icône de l’art national.

 

 

 

 

L’attrait de l’œuvre tient à la fortune du thème de la fenêtre ouverte, qui avait fourni à l’artiste le motif de son premier chef-d’œuvre (1825, Statens Museum for Kunst). Éclos autour de 1800, le genre de la chambre avec vue est cultivé à Rome par des peintres étrangers désireux de fixer leur passage dans ce qui leur semblait un paradis d’artistes. Les désormais célèbres portraits d’intérieur des pensionnaires de la Villa Médicis, comme ceux de Hansen ou de Dahl, sont des antécédents que Rørbye a dû connaître, les nordiques du moins. Chez ce dernier, l’effet de la lumière méridionale se déversant par la fenêtre dans l’intérieur rustique d’un jeune ecclésiastique est poussé à un haut degré de virtuosité. Prenant le contre-pied de ses compatriotes, toujours enclins à caricaturer les ministres du culte romain, Rørbye saisit le caractère de sa figure avec un sens du naturel très remarquable.

 

 

 

 

L’exemplaire de 1842 conservé à la Ny Carlsberg Glyptotek est longtemps resté le seul connu de cette composition, et le seul à avoir bénéficié jusqu’à présent d’une fortune critique, grâce aux expositions auxquelles il a participé 3. L’exemplaire de 1838 est apparu sur le marché de l’art en 2005 4. Notre version est la seule à être datée de l’année de la création de la composition et constitue à cet égard une découverte majeure. Contrairement aux deux autres versions connues plus finies, celle-ci présente un caractère ostensiblement esquissé qui nous conduit à la considérer avec une sérieuse probabilité comme l’œuvre originelle. Le pinceau brosse les formes avec une peinture fluide qui laisse apparaître la sous-couche par transparence, rappelant une manière de peindre employée par Friedrich dans une œuvre antérieure et d’une égale simplicité, la Femme à la fenêtre, peinte en 1822, devenue un archétype du voyage immobile (ill. 1). (M.K.)


 

Notes

1 Kasper Monrad, L’Âge d’or de la peinture danoise, 1800-1850, cat. exp. Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 1984-1985 (Paris : Association française d’action artistique, 1984), p. 278.

2 Martinus Rørbye, 1803-1848, cat. exp. Copenhague,ThorvaldsenMuseum, 1981, n° 80, p. 118.

3 Voir les deux notes supra, ainsi que Hans Edvard Nørregård-Nielsen, Danish Painting of the Golden Age, Ny Carlsberg Glyptotek, 1995, n° 107, repr.

4 Copenhague, Museumsbygningen Kunstauktioner, 1er mars 2005, lot 35.

 

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ill. 1. Caspar David Friedrich, Femme à la fenêtre, 1822

Huile sur toile, 73 x44 cm. Berlin, Nationalgalerie, Staatliche Museen zu Berlin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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